Vers une expertise appropriée à la biologie de l'abeille ?

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Entre les premières mise en cause du Gaucho par les apiculteurs au milieu des années 1990 et aujourd'hui, les moyens d'expertise scientifiques et les procédure d'homologation des produits phytopharmaceutiques ont évolué en se perfectionnant de plus en plus. Assiste-t-on aujourd'hui à la mise en place d'une expertise qui serait plus appropriée à la biologie de l'abeille ?

Effets sublétaux et toxicité chronique

Les effets sublétaux et la toxicité chronique ne sont pas faciles à prendre en compte. La toxicité chronique correspond à une exposition quotidienne à des faibles doses de pesticides ou à une ingestion répétée de faible doses de pesticides. La durée de vie de l'insecte est ainsi raccourcie. Les effets sublétaux, quant à eux, produisent des effets néfastes qui sur le long terme conduisent à la mort de l'abeille. La molécule ne fait pas mourir directement l'abeille mais affecte son comportement et sa physiologie. L'abeille en tant qu'insecte social subit ainsi des troubles importants du comportement et une désorientation qui ne lui permet plus toujours de revenir à la ruche. L'abeille ne meurt pas au contact immédiat de la molécule mais les troubles du comportement, de la physiologie ou de la respiration entraînent une mort différée.

Jean-Noël Tasei insiste sur la difficulté de la prise en compte de ces troubles et ce notamment au niveau européen. Une évaluation du risque prenant en compte les effets sublétaux pose problèmes. L'évaluation du risque doit en effet concerner la colonie entière alors que la manipulation d'abeille en laboratoire atomise la colonie en individus autonomes. La précision des manipulations de laboratoire ne correspond en rien à la réalité de la vie de l'abeille en colonie. Il apparait alors délicat de faire le lien entre l'abeille dont le comportement est affecté par l'insecticide et la colonie prise dans son ensemble. Seule la désorientation permet d'estimer un taux de perte dans la mesure où l'abeille désorientée ne rentre pas à la ruche. Au niveau européen, les effets sublétaux ne sont pas pris en compte dans la mesure où aucune méthodes standard ne le permet.

Les effets sur les œufs et les larves

Selon Waller, G. D. Barker, R. J. [1], l’absorption de sirop contaminé par 1 mg/kg de diméthoate provoque un arrêt de l’éclosion des œufs. De nombreux scientifiques convergent sur le fait que des concentrations de 0,1 à 0,2 mg/kg d’acéphate et de diméthoate dans le sirop conduisent à des troubles du développement larvaire et une réduction du couvain.

Les effets sublétaux ne concerneraient que les abeilles adultes

Un grand nombre de scientifiques[2] pensent que l’acéphate et le diméthoate engendrent des effets létaux sur larves alors qu’aux mêmes concentrations, il n’y a pas de mortalité chez les adultes. Cela doit être du au fait que les ouvrières peuvent transporter 20 à 25 fois la DL50 mais régurgitent 95% de la nourriture contaminée, ne consommant ainsi que des doses sublétales.

Les principaux effets sublétaux signalés sont :

a. La réduction de la consommation de sirop "contaminé"

  • par l'imidaclopride (0,003 mg/kg) [3]
  • par le sulfoxyde d'aldicarbe (3mg/kg) [4]
  • par l'acéphate (0,25 mg/kg) [5]

b. la réduction de la ponte de la reine lorsque la colonie est nourrie d'un sirop à 0,2 mg/kg de diméthoate et l'arrêt de la ponte lorsque la concentration atteint

  • 0,4 mg/kg de ce produit [6]
  • ou 0,5 mg/kg de méthamidophos [7]

c. l'affaiblissement du réflexe d'extension conditionnée de la langue (E.C.P.) lorsque le sirop alimentaire est contaminé avec 0,012 mg/kg d'imidaclopride selon la Commission d'Etude de la Toxicité des Produits antiparasitaires

d. l'altération de la communication sociale (montrée par les danses d'ouvrières sur les rayons) dans le cas d'un sirop contaminé à 0,02 mg/kg d'imidaclopride selon la Commission d'Etude de la Toxicité des Produits antiparasitaires.

Les effets sublétaux désignés par les apiculteurs sont surtout l’activité de butinage (Dr. M.E. Colin / INRA), les performances de la mémoire olfactive (Dr. M.H. Pham-Delègue / INRA), la communication dans la ruche et les capacités d’orientation (Prof. W. Kirchner / Univ. Konstanz - Allemagne). Pour les apiculteurs, ces doses sublétales sont inadmissibles car elles ont les mêmes conséquences de dépopulation des ruches (en cas de désorientation), de fâcheuses conséquences sur l’environnement et la production (des tremblements, des chutes des abeilles rendent inefficaces la pollinisation). La coordination des Apiculteurs de France a assuré que ces concentrations générant des effets sublétaux sont susceptibles d’être rencontrées par les abeilles sur le terrain, notamment par le butinage de tournesol et maïs traité à l’imidaclopride. L’apiculteur professionnel de Vendée, Franck Aletru, regrette que des substances actives aux effets sublétaux puissent être perçues comme conformes, tandis que les producteurs de pesticides omettent les effets sublétaux, ne les intégrant pas à leur discours.

Nouveau test de l'INRA sur les larves

Les protocoles expérimentaux évoluent au gré des expérimentations et des expérimentateurs. Du fait, de cette évolution perpétuelle et de l'absence de protocole standard, les comparaisons sont malaisées. Le protocole expérimental permet en effet d'orienter les résultats d'une enquête dans le sens où une dizaine de ruches ne sont pas forcément représentatives d'un phénomène. Pour autant, les protocoles expérimentaux se précisent et un protocole qui conduit à l'évaluation de la toxicité des pesticides sur les larves d'abeilles a dernièrement été mis au point par l'INRA. Ce test concernant les larves d'abeilles cultivées in vitro était tout bonnement inexistant au moment des dossiers Gaucho et Régent. Il s'agissait d'un réellement manquement dans la mesure où il est impossible d'extrapoler aux larves les effets de la substance active observés sur les adultes. Néanmoins, ce manquement n'est encore comblé qu'au niveau national. Jean-Noël Tasei, scientifique à l'INRA, explique que le test n'est pas encore accepté au niveau européen parce qu'il faut encore démontrer la fiabilité incontestable du protocole. Pour cela, un test circulaire va prochainement être mené. Il s'agit de faire faire les manipulations concernant une molécule par différents laboratoires pour voir si l'utilisation du même protocole conduit à des résultats identiques.

Au niveau national, la Commission des Essais Biologiques, habilitée pour valider les méthodes d’expérimentation des tests, a validé le test développé par des chercheurs de l’INRA et a exigé des chercheurs pour mener leur expertise au plus proche des conditions d’utilisation des phytosanitaires. En France, ce test est donc obligatoire en vue d’obtenir toute autorisation de mise sur le marché d’une préparation phytopharmaceutique. Ce test sera ensuite proposé au niveau européen entre 2008 et 2009.

Le nouveau test a établi une méthode d’élevage des larves standardisées in vitro. Alors qu’en conditions naturelles, les larves peuvent ingérer des pesticides en quantité inconnue, le test in vitro permet d’introduire dans le milieu nutritif le pesticide testé en concentrations connues, soit environ 30 microlitres de milieu. On peut donc déterminer la dose de pesticide ingérée par les larves disposées dans des cupules en plastiques imitant les alvéoles de la ruche.

Le produit peut être testé pendant les 6 à 7 jours que dure la vie larvaire avant le passage au stade nymphal. Mais les morts tardives sont aussi relevées sur les nymphes et adultes. La mortalité est détectée par l’immobilisme des larves, suivie d’une décomposition rapide de la larve, en 1 heure environ. Les chercheurs pèsent également les larves avant la nymphose et décèlent ainsi tout retard de croissance et de développement. La toxicité d’un insecticide se détermine au regard d’un insecticide de référence : le diméthoate dont la toxicité est élevée et reconnue pour l’abeille domestique.

Les méthodes expérimentales d'évaluation des risques des pesticides sur l'abeille se standardisent afin que les acteurs puissent utiliser le même langage et les mêmes données. Si le test de l'INRA prend mieux en compte l'abeille en s'intéressant particulièrement aux larves, un seul mode d'intoxication est pris en compte. En effet, l'intoxication par ingestion est évaluée alors que la pénétration dans le tégument ne l'est pas. Le test repose par ailleurs sur le présupposé que la toxicité n’est réelle que dans certaines conditions d’utilisation ou à partir d’un certain seuil de pesticide ingéré.

[1]Waller, G. D. Barker, R. J., Effects of dimethoate on honey bee foraging, Chemosphere, 1979

[2]Davis, A. R. Shuel, R. W. Invisible damage to honeybee colonies from pesticides, Canadian Beekeeping, 1985

Davis, A. R. Solomon, K. R. Shuel, R. W., Laboratory studies of honeybee larval growth and development as affected by systemic insecitices at adult-sublethal levels, Journal of Apicultural Research, 1988

Davis, A. R. Shuel, R. W. Distribution of C14-labelled carbofuran and dimethoate in royal jelly, queen larvae and nurse honeybee, Apidologie, 1988

FergusonF., Long term effects of systemic pesticides on honey bees. Bee keeping in the year 2000 Procedings of the second Australian and International Beekeeping Congress, 1988)

Fiedler, L. Acephate residues after pre-blossom treatments : effects on small colonies oh honey bees. Bulleton of Environmental Contamination & Toxicology, 1987

Stoner, A. Wilson, W. T. Harvey, J. Acephate : effects on honey bee queen, brood and worker survival, American Bee Journal, 1985

Waller, G. D. Barker, R. J., Effects of dimethoate on honey bee colonies, Journal of Economic Entomology, 1979

[3]Commission d'Etude de la Toxicité des Produits antiparasitaires, Avis relatif aux effets de l'insecticide Gaucho à base d'imidaclopride, sur les abeilles, 11 avril 2001

[4]Nigg, H. N. Russ, R. V. Mahon, W. D. Stamper, J. H. Knapp, J. L. Contamination of sucrose solution with aldicarb sulfoxide inhibits foraging by honeybees Journal of Economic Entomology, 1991

[5]Fiedler L., Assessment of chronic toxicity of selected insecticides to honeybees, Journal of Apicultural Research, 1987

[6] Lensing W., Changes in honeybee workers after feeding them with subletal doses of dimethoate, Apidologie,1986

[7]Ferguson F., 1998, Long term effects of systemic pesticides on honey bees. Bee keeping in the year 2000 Procedings of the second Australian and International Beekeeping Congress, 1988

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