La vulgarisation en mathématiques et les « lois » du marché


Mots-clés : vulgarisation
Mes lectures de sociologie des sciences

La publication d'ouvrages de vulgarisation scientifique suit une logique différente de celle appliquée aux œuvres littéraires. Ce n'est pas sans conséquences sur la qualité de l'offre...

Le monde de l’édition est compartimenté. Si les grands éditeurs (comme le Seuil ou Gallimard par exemple) publient à la fois de la littérature, des essais et des ouvrages de vulgarisation, les us et coutumes varient énormément, même à l’intérieur d’une même entreprise, en fonction du type d’ouvrage. Un auteur peu ou pas connu qui souhaite publier un roman devra par exemple envoyer un manuscrit complet de l’ouvrage ; mais s’il s’attaque à un livre de vulgarisation, la procédure est toute différente : on signe généralement sur un projet, même si certains éditeurs exigent en plus de lire un chapitre ou deux entièrement rédigés : dans tous les cas, le projet est acquis avant d’être terminé.

Il faut dire que tout semble a priori éloigner les deux mondes de la littérature et de la vulgarisation. Le public bien sûr est différent (et surtout, bien plus restreint pour le second monde), et par voie de conséquence immédiate le nombre d’exemplaires prévus… Ce qui est une belle réussite pour un ouvrage de vulgarisation français (quelques milliers d’exemplaires) est un bide pour un nouveau roman, et une catastrophe pour un essayiste médiatique. Les vulgarisateurs ont ri jaune à l’annonce de « l’humiliation » subie par Bernard Henry Lévy, que bien des gens n’apprécient guère, lorsqu’il a dû se contenter d’une « maigre » vente de moins de 100 000 exemplaires pour l’un de ses livres. Le vulgarisateur fait un travail délicat, mais n’ajoute pas – s’il est francophone – beaucoup de beurre dans ses épinards avec cet art.

Alors que les romans se vendent principalement sur un nom d’auteur, la vulgarisation se vend en général sur un thème ou un titre. On achète « le dernier Houellebecq » si on l’achète, plus rarement « le dernier Delahaye », qui a pourtant aussi ses inconditionnels. Le vulgarisateur n’a jamais fait suffisamment la preuve de son talent pour être sûr de bien vendre son prochain ouvrage : tout est dans le contenu.

Malgré tout, certaines caractéristiques du temps touchent simultanément à la fois les romanciers et les vulgarisateurs : la mondialisation, l’abondance (qui peut nuire), et une durée de vie toujours plus courte des ouvrages.

L’effet de la « mondialisation » se perçoit surtout vis-à-vis du monde anglophone (Etats-Unis et Grande-Bretagne essentiellement). Les auteurs, en particulier ceux d’ouvrages à contenu scientifique, sont en compétition avec leurs homologues anglophones. Avec ce désavantage majeur que, si le français ne peut rêver que de quelques milliers d’exemplaires vendus, les anglo-saxons dépassent largement ces comptes, du fait conjugué d’un plus large lectorat potentiel et d’un réservoir universitaire qui lit bien plus qu’en Europe. Par un effet assez facile à comprendre, les auteurs anglo-saxons dépensent probablement bien plus de temps et d’énergie à peaufiner des livres (qui peuvent les rendre assez célèbres et notablement plus riches) que les français. La traduction de l’anglais au français est très courante, l’inverse étant au contraire très rare.

On dit qu’il n’y a plus de lecteurs, mais il semble bien que la cause majeure de la baisse des ventes par livre tient plus à la multiplication des titres. Pas moins de 63 000 livres chaque années en français, dont une petite partie seulement certes traitant de science, ne peuvent que semer la confusion. A moins d’avoir une idée précise de ce qu’on cherche, on ne peut que s’en remettre au bouche à oreille ou aux avis des critiques pour savoir quoi lire. La culture scientifique n’est pas épargnée par ce phénomène, et des ouvrages de qualité font des flops parce qu’ils n’ont pas pu créer le « buzz ». La couverture doit être léchée, les journalistes intéressés, et un ou deux passages radio sont quasiment devenus incontournables si l’on veut toucher un autre public qu’une clique d’universitaires qui tient dans un mouchoir de poche.

Dernier point qui, bien sûr, dépend en grande partie du précédent : les livres ont une durée de vie réduite à quelques mois. Seuls quelques best-sellers sont encore sur les rayons au bout de 6 mois, et si on peut encore les trouver sur Internet, de grandes maisons d’édition prennent le parti de détruire les invendus au bout de quelques années. Le pilon est la destination tragique de tout ce qui n’a pas réussi à s’imposer rapidement.
Le vulgarisateur (comme tous les auteurs) est alors dans l’obligation de produire un livre « sexy », qui se lit vite puisqu’un lecteur ne recommande un livre qu’après l’avoir lu la plupart du temps. La couverture doit être attirante, tout doit être lisible sans « prise de tête ». Chez tel éditeur généraliste, on recommande aux auteurs qui veulent faire de la vulgarisation mathématique, et avec une insistance quasiment comminatoire, d’éviter à tout prix les formules, de disserter au maximum sur la vie des mathématiciens et les aspects ludiques, bref de faire « fun » et abordable.

Pour les sciences humaines, le problème n’est pas insoluble : les expériences de psychologie sociale, les résultats de sociologie peuvent souvent s’énoncer sur un ton agréable sans trahison. La chose est bien plus délicate lorsqu’on aborde les sciences dures ou, encore pire peut-être, les mathématiques. Un premier effet des conditions imposées par le monde marchand est la sélection des thèmes. S’il est encore possible d’envisager un ouvrage sur les nombres premiers (qui ont des applications concrètes et fascinent) ou les paradoxes mathématiques, qui osera écrire un vrai livre grand public sur la géométrie algébrique ou la logique pseudo-consistante ? Ceux qui ont le courage ou la folie de se lancer de tels défis n’ont pas beaucoup d’options : soit ils font un ouvrage savant qui ne sera lu que par les experts, soit ils tentent, du mieux qu’ils peuvent, d’adapter le thème pour le rendre accessible et relaxant. Cette dernière solution (la seule qui aille dans le sens d’une vraie culture scientifique et technique populaire) passe souvent par une approche du thème en total décalage avec la réalité mathématique. Au mieux, lorsqu’ils sont vraiment réussis, ces livres arrivent à donner une idée de ce que pense et voit un mathématicien lorsqu’il travaille dans le domaine, mais laisse totalement de côté la véritable substance mathématique.

Toutes ces raisons mises bout à bout expliquent certainement pourquoi, en ouvrant un livre de vulgarisation mathématique, alors même qu’on s’attendrait à un livre de mathématiques mais accessible, on se retrouve souvent devant un livre sur les mathématiques.

Afficher une version imprimable

Commentaires

Exprimez-vous ! L'association Sciences et Démocratie se bat pour donner la parole aux citoyens dans les débats « science société ». Vos messages renforceront notre motivation.

Re: La vulgarisation en mathématiques et les « lois » ...

Vous trouverez des dizaines de livres de ce type en anglais. (algèbre, analyse, algèbre linéaire, géométrie, ... physique algèbre, physique calculus,

*Calculus: Early Transcendentals (Stewart's Calculus Series) [Hardcover]

* Study Guide for Stewart's Single Variable Calculus:
Concepts and Contexts, 4th [Paperback]

* Student Solutions Manual for Stewart's Single Variable Calculus: Concepts and Contexts, 4th by James.

Qui sont des chefs d'oeuvres de l'humanité.

Vous voulez faire de la vulgarisation mathématique.

Traduisez-les !!!

Ces livres peuvent permettre à un étudiant qui a raté un cours, un chomeur qui veut reprendre ses études, un amateur de science, de découvrir le monde.

Re: La vulgarisation en mathématiques et les « lois » ...

Cher Xhumga. En réponse à vos suggestions et remarques :

(1) Les traductions de l'anglais vers le français sont déjà courantes, comme je le note dans l'article. Les anglophones ayant plus de liberté, car un lectorat plus
important, peuvent se permettre de publier les livres que vous citez par exemple, tout en gardant un public conséquent. Ils sont également sans doute plus motivés pour les mêmes raisons, et il vrai qu'on trouve chez eux d'excellents livres, sans doute meilleurs en moyenne que les équivalents français quand ils existent.

(2) Votre "solution" pour la vulgarisation francophone est-elle d'arrêter de faire de la vulgarisation, et de se contenter de traduire des auteurs anglophones ? Je trouverais bien triste qu'on en arrive là, et qu'on renonce à écrire des livres sur un sujet (les mathématiques) où la France est reconnue au niveau mondial.

(3) Si les éditeurs français ne sont pas prêts à accepter un livre écrit directement en français sur la géométrie algébrique, ils sont également réticents à publier des traductions de ces livres : on traduit surtout les livres de divertissements mathématiques, ou alors des livres universitaires (style Rudin ou Lang). Si bien que votre "conseil" tombe un peu à plat ; j'ai d'ailleurs plusieurs fois proposé des traductions de ce type à des éditeurs, qui ont refusé. D'autant plus que les éditeurs étasuniens, habitués à des rendements meilleurs que chez nous, exigent des contreparties importantes et ne cèdent pas facilement les droits de traduction.

(4) Je ne "veux" pas seulement faire de la vulgarisation comme vous le supposez : j'en fais.

Bien à vous, NG

Re: La vulgarisation en mathématiques et les « lois » ...

Bonjour,

Je pense actuellement que la vulgarisation scientifique oublie de poser les fondations. Elle essaie de construire sur du sable.

Le Bled de Édouard et Odette Bled première édition est publiée en 1946 par les éditions Hachette. Cours. Exercices. Corrigés. Je pense qu'ils avaient tout compris.

Écrivez le Bled de l'algèbre 1500 pages. Student Solutions Manual 500 pages. Student study guide 500 pages. Ou traduisez ce livre.

http://books.google.fr/books?id=UY73OGqFMh4C&printsec=frontcover&dq=swok...

Regardez la table de matière. On pose les bases. Ce livre est associé à des logiciels comme maple, derive, mathematica, et a des calculatrices TI pour rendre les mathématiques vivantes, expérimentales.

Ce livre est utile. Il vous servira. Il servira a vos enfants. Il servira à vos petits enfants.

Il n'y a plus de livre de référence de mathématiques dans les foyers depuis que de la maternelle au bac c'est l'état qui fournit les livres.

Commençons par proposer des livres de référence utiles et plaisants comme ce livre.

Ajoutons un livre de physique (without calculus) de giancoli, et un livre de chimie générale (without calculus), et vous aurez posé les fondations qui donneront l'impression que ceux qui savent ont réellement envie de partager leur savoir.

Si les Français n'achètent pas les livres de vulgarisations, c'est parce qu'il se rend compte que ses livres n'apportent aucun enrichissement. Une semaine après avoir lu le texte vous avez tout oublié. Il n'y a pas de tome 2. Vous n'avez pas les bases pour insérer ces connaissances dans votre mémoire. Donc vous oubliez. Vous ne pouvez pas faire d'expérimentations...

Commencez par leurs données de bonne base. Ensuite faite des livres de vulgarisation. Oui mais des vrais. Un petit exemple. celui de Paul Ceylons pratiquer le calcul trigonométrique. 150 pages de plaisir.

Merci

Re: La vulgarisation en mathématiques et les « lois » ...

Selon la légende urbaine, personne ne peut comprendre les mathématiques mis à part ces "fous" de mathématiciens. Il suffit de lire un article de Libération sur Villani http://www.liberation.fr/sciences/01012291567-maths-a-mort. Un des lecteurs fait remarquer que le journaliste parle très peu de des recherches du médaillé http://www.liberation.fr/sciences/01022291567-reaction-sur-maths-a-mort#2581307.
Outre un problème de rentabilité, il y a également un vrai problème d'apriori sur ce qui est compréhensible par le public. Ainsi les sciences humaines et sociales sont considérées comme plus accessible car écrites dans un langage plus proche du langage courant alors que les équations mathématiques sont considérées comme étant un langage trop abstrait pour être compris par tous. Cet apriori existe également chez certains vulgarisateurs et médiateurs scientifiques. Est-il vraiment possible de faire de la culture scientifique sans équation ou langage scientifique? Je ne pense pas et il semblerait qu'il y ai tout de même une certaine demande.

Re: La vulgarisation en mathématiques et les « lois » ...

bonjour,

En effet cette demande n'est pas prise en compte.

À qui la faute ?

À tous ceux qui savent faire une addition, mais qui n'ont pas envie de partager ce savoir.

Merci

Re: La vulgarisation en mathématiques et les « lois » ...

Bonjour,

J'ajouterais au commentaire d'Hélène que les mathématiques sont une des matières qui enquiquine le plus à l'école, qui n'a pas de mauvais souvenirs avec un exercice de maths ? Les ouvrages de vulgarisations en mathématiques sont intéressants, sans aucun doute, mais partent avec de gros a priori qui ralentissent largement la motivation de s'y plonger.
Alors a qui la faute, aux profs, aux vulgarisateurs, aux réticents des maths ?

Merci pour cet article extrêmement intéressant.
Océane

Re: La vulgarisation en mathématiques et les « lois » ...

Un jour, j'avais environ 7 ans, j'ai demandé à mon papa qui allait faire des courses de me ramener un livre de problèmes de maths. J'adorais les petits problèmes de maths qu'on faisait en classe. Mon papa n'a pas trouvé exactement ce que je voulais, mais m'a ramené le merveilleux "haha ou l'éclair de la compréhension mathématique" de Martin Gardner, édition Pour La Science. Ce livre m'a suivie toute ma scolarité, et me fascine encore.

Il y a six chapitres :
1- Les "hahas" de l'analyse combinatoire
2- Les "hahas de la géométrie
3- Les "hahas" en théorie des nombres
4- Les "hahas" en logique
5- Les "hahas" en méthodologie
6- Les "hahas" du langage.

Chaque chapitre est lui-même divisé en "leçons" (le terme n'est pas très bien choisi, mais je n'en trouve pas d'autre).

Une "leçon" contient :
- une page de bande dessinée (moins de 10 cases) au graphisme simple et rigolo. Nos "héros" sont confrontés à différents problèmes : tirer des bonbons d'un distributeur automatique, retrouver les parents de bébés mélangés, partager un gâteau, faire une opération chirurgicale avec un nombre insuffisant de gants… Après un petit moment de doute, les héros sont frappés par le "haha" et trouvent la solution, expliquée, elle aussi, dans la BD.
- une page de texte à côté qui explique ce qui s'est passé, généralise et contextualise (avec, au besoin, un historique rapide de la question).
- des devinettes du même genre dont la solution est à la fin du livre. Les solutions sont aussi détaillées que nécessaire.
A noter, il n'y a quasiment aucune formule, mais ce sont bien des mathématiques.

Je me suis d'abord limitée aux seules pages de bandes dessinées qui m'ont, mine de rien, inculqué pas mal de réflexes et notions mathématiques. Ensuite, suivant mes goûts et mes aptitudes, j'ai peu à peu lu les leçons. Je ne les ai pas toutes complètement comprises, mais j'ai, au pire, saisi des notions.
Ce livre est écrit avec un ton léger : on est clairement dans le jeu. Pour moi, les maths sont restées quelque chose de très concret, beaucoup moins compliqué que l'orthographe, par exemple.

Je ne connais pas les autres livres de Martin Gardner, (malheureusement décédé cette année) mais il y a sans doute une source de vulgarisation mathématique intéressante et riche à chercher du coté de ce mathématicien et de sa pédagogie.

Poster un nouveau commentaire

Le contenu de ce champ ne sera pas montré publiquement.
  • Internal paths in double quotes, written as "internal:node/99", for example, are replaced with the appropriate absolute URL or relative path.
  • Use <fn>...</fn> to insert automatically numbered footnotes.
  • Use [# ...] to insert automatically numbered footnotes. Textile variant.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Allowed HTML tags: <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd> <img> <sup>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • You may insert videos with [video:URL]

Plus d'informations sur les options de formatage