Les réactions suscitées par le manifeste Révoluscience


Mots-clés : culture scientifique débat vulgarisation
Le manifeste Révoluscience

En juillet 2010, le collectif Révoluscience proposait un manifeste pour provoquer réflexions et débats sur les pratiques de la culture scientifique et technique (CST) et les enjeux liés. Nous vous proposons ici une synthèse des réactions suscitées par le texte. N'hésitez pas à donner votre avis.

Par Antoine Blanchard et Mélodie Faury pour le collectif Révoluscience.

Billet publié simultanément sur L’Infusoir et Knowtex Blog

A propos du manifeste, lire également : La construction du manifeste Révoluscience

Plusieurs dispositifs avaient été mis en place pour recueillir les réactions des lecteurs, d'abord sur le blog du manifeste où les commentaires étaient possibles sous chaque proposition, puis sur un site de travail collaboratif permettant d’en annoter le texte, paragraphe par paragraphe. On alliait ainsi critique d'un côté et co-construction de l'autre. Sachant que les internautes ont parfois aussi réagi par courriel (repris ou non sur le blog), sur leur blog et sur les réseaux sociaux comme Knowtex ou Twitter, l'ensemble est vite devenu foisonnant. Bienvenue sur le web !

Quelques ambiguïtés

Les réactions des lecteurs du manifeste ont d'abord contribué à en faire ressortir le manque de clarté — malgré toutes les informations "méta" dont nous avions rempli le site web. Venom note par exemple : je ne suis pas certain de bien comprendre d'où vient le projet, sa nécessité ou ce qu'il espère accomplir. Le biologiste OldCola et ses collègues à qui il a fait lire le manifeste constatent que les signataires ne sont pas sur le document qui a circulé, nous ne sommes que deux à avoir pris la peine de déchiffrer les logos en haut de la première page, on se demande franchement à quoi rime ce « .eu » alors que le texte n'est même pas disponible en anglais et concluent : il semble que c’est l’ENS qui parle à l’ENS. Sur son blog, Diderot en verres miroirs a la même réaction à la lecture de la version PDF : il est bien dommage de ne pas voir les noms des rédacteurs et signataires apparaître dans le site, ce qui diminuerait l’impact supposé des groupes de vulgarisation qui le compose, Paris Montagne et Atomes crochus. Tel quel, on a l’impression qu’il s’agit d’un truc parisiano-parisien, qui a le besoin de faire un buzz, et d’ailleurs propose les liens pour tweeter le manifeste. Proposer une communication ouverte, c’est ne pas communiquer seul, ou tout du moins ne pas en donner l’impression.

Quant aux publics de ce manifeste (et aux acteurs de la médiation auxquels il fait référence), ce n'était pas toujours très clair non plus. Venom met l'accent sur les journalistes scientifiques, qui sont en train de dépérir, au profit des nouveaux médias (blogosphère, baladodiffusion, etc.). Un chercheur-blogueur, OldCola, ne s'est pas senti concerné en première lecture (Je n’avais pas trouvé ça particulièrement mobilisateur et je m'étais contenté de leur souhaiter silencieusement bonne chance). Diderot en verres miroirs est gêné par l’absence du scientifique dans ce texte, ou plutôt sa présence négative — c'est-à-dire le fait de présenter le chercheur comme prosélyte, imbu de son savoir, qu’il s’inscrit forcément contre la vision peut être fausse mais plutôt sympa de son public à l'opposé du médiateur scientifique, le gars bien qui, en troisième homme, fait passer la pilule difficile, respecte le client, l’accompagne. Comme l'écrit Malvina : Il serait malvenu (enfin je trouve), pour les intermédiaires/facilitateurs/accompagnants (au choix) de définir ce que doit être une médiation scientifique de ‘chercheur’ à leur place. Jeannine Milhaud met l'accent sur la responsabilité des chercheurs, médiateurs de connaissances nouvelles qui doivent "prendre position" parce qu'ils sont les seuls à même de connaître les conséquences plus ou moins lointaines de ces connaissances — que ce soit une position de lanceur d'alerte ou de juste modération (afin de ne pas survendre des technologies qui n'existent pas encore). Dans le même ordre d'idée, François Pecqueur considère que le point de départ de toute réflexion doit être la non-marchandisation de la science et son maintien de l'indépendance.

Diderot en verres miroirs introduit aussi une distinction entre les médiateurs (typiquement bac + 5), qui sont journalistes, chargés de comm', vidéastes, producteurs de contenu… et les animateurs scientifiques. Dans cette lignée, OldCola regrette que "médiation scientifique" ne soit pas définie et ressent le manifeste comme un dialogue interne entre gens déjà impliqués dans le business. Il n'a pas compris non plus quel était le public supposé des actions de médiation : les politiciens et décideurs ? le public concerné ? les opposants ? Et Diderot en verres miroirs d'y ajouter les pairs, envers qui le chercheur communique aussi en permanence.

Enfin, le nom révoluscience sous-entendait une révolution que certains attendent encore :

  • je trouve le pamphlet intéressant, mais j'ai du mal à m'y reconnaître, même si a priori (suite à la lecture superficielle que j'en ai fait) je n'ai pas de désaccord majeur avec (Venom)
  • laissons les se demmerder avec, ce ne sont pas les premiers, les seuls ou les derniers à essayer de gagner leur croûte en agitant des étendards d’une révolution qui n’en sera pas une (OldCola)
  • je trouve cette révoluscience naviguer dans un verre à dents (Diderot en verres miroirs)
  • Regrette le titre du manifeste "Revoluscience" qui paraît plus bloquant que porteur., dit ainsi un « signataire »

De l’importance d’un nom… A l’inverse, le titre prend parfois le pas sur le fond dans ce qui provoque l’adhésion :  Révolution tout court !  (remarque d’un « signataire »).

D’autres par prudence, se disent intéressés, mais nous écrivent pour dire leur refus de soutenir le manifeste : Donc, je continue à vous observer, plutôt qu' "adhérer" , simplement par réserve prudente : puis-je faire autrement, puisqu'il faut penser plutôt qu'adhérer ?. Autre soupçon, celui qu'il y ait quelque chose de caché dans ce mouvement « révolutionnaire »… La connotation politique de l’intitulé du manifeste a ainsi entrainé nombre de réserves et critiques.

L'idée d'une médiation scientifique responsable a aussi fait quelques étincelles : est-ce que « médiation scientifique responsable » se traduirait dans l’esprit des signataires du manifeste par Relations Publiques ? (OldCola). Pour Laure Cassus, toute médiation est déjà raisonnée par le médiateur, qui réfléchit spontanément à ces questions car sa responsabilité morale est en jeu. Dès lors, les propositions du manifeste lui apparaissent idéalistes, car il n'existe pas de juste synthèse accessible aux médiateurs — à part dans le monde des bisounours. Et si le manifeste met justement en avant le respect et la préservation des pensées, des discours, des choix et pour faire large des espèces, est-ce qu'il ne se contredit pas son présupposé qu'une transmission est plus juste qu'une autre ? Pour Laure la porte de sortie est la possibilité de faire confiance et d'enrichir la formation initiale de l'esprit scientifique et critique de chaque personne à l'école — ce qui apparaît comme une autre solution magique naïve.

D’autre part, pour certains, le manifeste semblait trop centré sur les mécanismes de la médiation et moins sur ses visées (sans doute parce qu'aucun consensus n'avait émergé lors de Pari d'Avenir 2008). Cela a manqué à des lecteurs comme Alain Berestetsky qui voit dans la médiation le moyen de développer une culture scientifique qui favorise le débat entre experts et non experts permettant ainsi que dans chaque problème puisse être croisées et identifiées les questions savantes et citoyennes.

Enfin, le terme même de médiation scientifique pose parfois problème. Ainsi Pauline Lachappelle préfèrerait que l’on parle de  médiation culturelle des sciences  pour clarifier  le fait que les sciences font partie de la culture et que de ce fait il est tout à fait censé d’interroger leur place dans nos sociétés . Bien plus, cela conditionnerait les relations et le positionnement de cette médiation dans le champ professionnel de la culture .

Sachant que d'autres ont jugé la forme du texte condescendante, on voit que le ton juste et le bon mariage entre la forme et le fond est difficile à trouver !

Des points d'achoppement

Sur la question de l'attitude à tenir face aux publics de la médiation scientifique, l'idée d'une médiation scientifique non autoritaire qui dialogue avec d’autres manières de penser le monde, qui sache valoriser les « savoirs profanes » et qui respecte les croyances populaires a fait débat. Thomas Schumpp considère que poser comme nécessaire la valorisation des savoirs profanes est (…) fondamentalement condescendant et Malvina Artheau surenchérit en remarquant que avec les meilleures intentions du monde, on peut facilement tomber dans certains militantismes et passer de 'valoriser' à 'promouvoir' — d'autant qu'il n'est pas forcément clair à quels types de croyances et de savoirs ces recommandations s'appliquent (le créationnisme n'étant pas sur le même plan que les tours de main du cuisinier). Foin de fausse ouverture d'esprit, Thomas propose d'assumer l'idée que la science (et la CST avec) est incompatible avec certaines visions ou approches, conforté par Diderot en verres miroirs selon qui il faudrait tenter d’aborder la question de la scientificité elle-même (comment elle se décide, comment elle est acquise, etc.) de façon non condescendante avec les publics. Pour Pauline Lachappelle, le problème provient de l’emploi de l’expression « croyances », qui par définition induit qu’elle est contraire à une preuve scientifique. Pour elle, il s’agit plutôt de respecter chacun dans son identité et sa pensée. Ainsi elle marque la différence entre « savoirs profanes », pouvant être qualifiés de populaire mais non de croyances, qui n’induisent pas une tolérance des pratiques ou idées « humainement » contestables… , comme le "racisme" ou "l’excision" par exemple. Pauline Lachappelle propose ainsi d’adapter les formes de médiation à ce type de rapport aux publics, pris comme autant d’individus singuliers.

De son côté, OldCola tient à affirmer que la science n'est pas démocratique. Quand le manifeste avance pour sa part que la science peut contribuer à réfuter des superstitions néfastes, mais aussi à écraser des mythes enrichissants et donc qu'une médiation scientifique responsable doit toujours savoir quand elle renforce chacun de ces impacts, lui se méfie et répond qu'il ne connaît aucun, strictement aucun, exemple où la science aurait écrasé des mythes enrichissants !

Est-ce que les comités d'éthique font partie des mécanismes permettant un fonctionnement responsable de la science comme l'affirme le manifeste ? Non répond Jeannine Milhaud, pour qui c'est leur donner trop de pouvoir, surtout sur des sujets politico-économiques sensibles comme les nanotechnologies.

À travers l’ensemble de ces remarques, on voit que le manifeste pâtit ici de l'exercice périlleux qu'il représente (s'adresser à des médiateurs très hétérogènes dans leur réflexion sur ces questions et plaider à l'excès dans un sens pour remettre la balance à peu près au milieu)… finissant même parfois par s'aliéner des esprits plutôt favorables a priori !

La partie « nature et progrès » a également provoqué des réactions. Ainsi, la proposition « Pour une médiation scientifique qui ne présente pas la science comme nécessaire facteur de progrès »  fut plusieurs fois entendue comme « la science n’est pas nécessaire au progrès », voire même « la science ne permet pas le progrès ». D’une proposition sur les façons de communiquer la science dans les pratiques de médiation à la perception d’une sentence sur l’utilisation dangereuse de la science, le pas a parfois été vite franchi.

Il semble que la relation entre science et progrès reste un terrain miné, sujet au dérapage et à la sur-interprétation des propos. Il est facile d’être étiqueté « relativiste » si l’on n’y prend garde.

Des propositions plus unanimes

L’enthousiasme exprimé par certains de ceux qui ont souhaité soutenir globalement la démarche (ça fait plaisir d'être en phase avec vous ! , Un admirable effort. […],100% avec vous, ENFIN!!!) part essentiellement du sentiment de « s’y retrouver », de reconnaître dans des idées des pratiques menées individuellement ou collectivement :

  • De très belles propositions, tout à fait en phase avec la vision qu'a notre association du rôle de la culture scientifique dans le débat public. A diffuser largement donc.
  • Pour l'instant, je partage trés largement les idées que vous explicitez et suis  agréablement surprise de voir formuler par votre approche cognitive mes pratiques intuitives depuis que je me consacre activement à la médiation.
  • Scientifique et comédienne, je soutiens le manifeste Révoluscience dont l'esprit correspond à ce que je tente modestement de faire en médiatisant la science par le théâtre au sien de ma compagnie

Ces retours positifs se sont souvent accompagnés de partages d’expériences, mais également de réserves, voire de critiques, notamment concernant la portée pratique de ces idées encore bien théoriques :  Vous avez de bonnes idées. Mais il y a beaucoup de travail a faire pour les mettre en pratique. C'est un bon défi.  ; Je trouve l’initiative très bien et globalement les idées défendues me correspondent tout à fait. J’ai cependant relevé quelques termes et idées sur lesquelles je pense que l’écriture peut être améliorée et précisée. Peut-être que ça semblera du chipotage pour certains… mais les mots sont importants ! .

Enfin, s’exprime ponctuellement chez ceux qui choisissent de soutenir le texte, l’envie de prolonger le débat, de poursuivre la réflexion ou encore de connaître qui sont les autres sympathisants du manifeste :

  •  A titre personnel, j'adhère totalement aux propositions faites jusqu'alors. Si cela peut-être utile, il m'est possible de les mettre en débat dès la rentrée au sein de ma structure. Bravo pour l'initiative.
  •  J'aimerais continuer à recevoir vos demarche 
  •  Rendre visible la liste des signataires ? (la liste est déjà accessible ici)

Sur la nécessité d’une pluralité et d’une diversité d’acteurs dans la médiation les réactions semblent aller dans le même sens, que ce soit en filigrane de plusieurs réactions aux ambiguïtés du texte, ou exprimé directement comme le fait Pauline Lachappelle appelant à l’ouverture du champ de la médiation scientifique aux autres domaines culturels.

Certains ont salué l'essence de ce projet dont l'ouverture serait difficile à remettre en cause et reconnaissent ailleurs que ce manifeste a au moins le mérite de forcer la discussion et l’échange d'idées. La notion de responsabilité, quel que soit le public à laquelle on l'attache (les chercheurs, les médiateurs…) est une thème que l'on retrouve aussi très souvent dans les commentaires.

Là où le manifeste semble avoir frappé le plus juste, c'est en essayant de remettre à plat les pratiques de la médiation scientifique et en proposant un point réflexif — avec quelques solutions possibles. La partie 5 ("Réflexivité et responsabilité") a d'ailleurs été la plus commentée, preuve que cette question est aujourd'hui incontournable — comme souhaite y contribuer le dossier sur la Culture scientifique et technique de Sciences & Démocratie. Cette démarche réflexive trouve donc des échos et des demandes de prolongation à plusieurs niveaux émergent.

Pour Baudouin Jurdant, elle fait encore trop souvent défaut en particulier chez les chercheurs, et l’implication concrète de ces derniers dans la pratique de la médiation pourrait induire une démarche réflexive bénéfique, voire nécessaire (voir son intervention sur cette question « Communication scientifique et réflexivité », disponible en ligne). Il propose ainsi un point supplémentaire pour un engagement authentique des communautés scientifiques elles-mêmes dans la médiation de leurs savoirs de spécialistes ».
Au niveau des pratiques de médiation, il semble que l’intérêt de la démarche réflexive ne soit pas remise en question et considérée comme intéressante à pousser plus avant : essayer de prendre du recul et de mieux comprendre les enjeux de ce que l’on fait dans sa pratique.

Mais la place des sciences humaines dans ce processus semble encore trop ténue pour Baudouin Jurdant, qui souhaite un élargissement du dialogue entre les sciences. Ainsi, il gage que dans un dialogue avec les sciences dites « dures », que ce soit par l’intermédiaire des médiateurs professionnels ou des chercheurs engagés dans la médiation scientifique, elle permettrait de prendre conscience d’où on parle, selon quelle perspective et avec quelle représentation du monde.

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par Collectif Révoluscience

En 2010, un collectif d'associations lançait le manifeste Révoluscience pour mettre en discussion les pratiques de la communication et de la médiation scientifiques. Le collectif nous revient sur la construction de ce texte.» lire la suite

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Commentaires

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Re: Les réactions suscitées par le manifeste ...

Joli récapitulatif, félicitations pour le travail de synthèse.

J'en profite pour ajouter mon petit commentaire, un des points positifs de l'initiative (et pas des moindres) c'est justement qu'elle a suscité des réactions, parfois vives. Le pire aurait été que ce manifeste paraisse dans l'indifférence générale. Il est toujours plus facile de discuter à partir d'une base formalisée que de partir de rien. C'est à mon avis l'un des intérêt (et un gros boulot) du manifeste... après, ce qu'il deviendra, ce à quoi il va réellement servir. Et bien, c'est à chacun de s'impliquer selon ses envies, ses moyens etc.