Une histoire de la culture scientifique - 1ère partie


Mots-clés : histoire vulgarisation
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Aujourd'hui, nous mettons la culture scientifique en débat : sa définition, son intérêt, ses pratiques, ses acteurs, ses enjeux. Néanmoins, les questions que nous nous posons actuellement sont-elles nouvelles ou se posaient-elles déjà aux XVIII et XIXe siècles, période d'émergence puis d'apogée de la culture scientifique ? Avant d'y répondre, voici un bref retour sur le passé.

De la magie à la science, et du latin au français

L'histoire des sciences se découpe schématiquement en 3 périodes :

  • l'âge de la magie, où tout ce que les hommes ne peuvent immédiatement expliquer est qualifié de surnaturel, et où les sorciers sont les savants,
  • l'âge de la religion, où le savoir astronomique n'a d'autre objectif que l'explication du monde des dieux,
  • et l'âge de la science.

L'âge de la science débute au XIe siècle, période durant laquelle l'Homme commence à développer une vision scientifique du monde. On cherche à décrypter l'environnement et les phénomènes avec des arguments plus rationnels, on remet en question (Non, la Terre n'est pas plate!) et on s'interroge (Quelle est notre place dans l'univers ?). Certains d'entre vous diront que cette vision scientifique est bien plus ancienne, c'est vrai. Il y a 2500 ans environ, les Grecs effectuaient de grandes découvertes scientifiques. Certesnbsp;! Mais à aucun moment ceux-ci ne tentaient d'extraire de leurs savoirs des applications concrètes et des nouveautés pour la société.

En fait, avant le XIe siècle, on exerce la science pour le plaisir, après, on l'exerce pour résoudre un réel problème. Un critère qui depuis 1200 et jusqu'à aujourd'hui, définit entre autre, ce qu'est la vision scientifique. À l'époque, les premières universités voient le jour, en Angleterre et à Paris.

Néanmoins, le processus de transformation est très long, la religion est toujours présente. Du temps est nécessaire pour comprendre que la croyance en un dieu est compatible avec une Terre délogée du centre de l'univers.

Deux changements majeurs vont intervenir et créer les conditions nécessaires à la diffusion d'une culture scientifique : l'apparition de l'imprimerie au XVe siècle puis la décision des scientifiques de troquer le latin pour le français comme langue de communication au XVIe siècle. Cette dernière ne sera pas non plus sans conséquence sur l'ouverture du monde des sciences à la société.

La culture scientifique pour les Galilée du dimanche

La culture scientifique apparaît au XVIIe siècle avec quelques auteurs. Bernard Le Bouyer de Fontanelle (1657-1757), premier secrétaire de l'Académie royale des sciences, écrit en 1686 Entretiens sur la pluralité des mondes. Ces discussions, à vocation didactique, avec une marquise évoquent des sujets scientifiques et notamment les théories de Copernic. C'est un des premiers ouvrages de vulgarisation scientifique qui se dit accessible à tous, même aux femmes. Le spectacle de la Nature de l'abbé Pluche (Noël Antoine-Pluche, 1688-1761) sorti en 1732 en huit tomes, fut sans cesse réimprimé au cours du siècle. Cette ouvrage, précurseur de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, est aujourd'hui qualifié de best-seller et reconnu pour avoir suscité bien des carrières de naturalistes. Cependant, la lecture scientifique de cette époque est une pratique réputée mondaine et encore inaccessible au peuple français.

Au XVIIIe siècle, les publications sont plus nombreuses. Le phénomène de mise à disposition des sciences et des techniques prend de l'ampleur mais reste toutefois une activité réservée à quelques amateurs, à quelques nobles passionnés et curieux de nature. Seuls les plus fortunés peuvent s'acheter magazines et matériels expérimentaux pour devenir des Galilée du dimanche. À l'Académie Royale, des échanges entre les savants eux-mêmes et avec les nobles sont organisés. Ces discussions ont lieu dans les salons, devant des collections d'objets ramenés des dernières expéditions scientifiques, et au sujet des derniers résultats de recherche. Ces travaux sont d'ailleurs publiés dès l'année 1700 dans le Journal des savants, le plus ancien périodique littéraire et scientifique (1ere publication en 1665). Quelques cours donnés par les savants dans la cour du roi attirent gentilshommes et hommes de lettres. Les femmes, présentes, organisent elles-mêmes des conversations autour des sciences.

Pourtant, si le siècle des Lumières se caractérise par la diffusion des connaissances, avec l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, cette diffusion reste limitée par rapport à celle du siècle suivant.

De la culture à la vulgarisation

Au début des années 1800, les salons disparaissent. La science se fait dans la rue, dans les gares, dans les bibliothèques avec des conférenciers qui viennent parler d'électricité, d'alimentation, d'hygiène, de nouvelles techniques en agriculture... Les sujets scientifiques évoqués sont très proches du quotidien, on expérimente plus qu'on explique la théorie. Les cours du soir au Muséum d'Histoire Naturelle et les animations permettent de répondre aux questions de quiconque.

La question de l'éducation du plus grand nombre se pose alors, quand la science devient une affaire d'applications quotidiennes pour le peuple. La science peut apporter le progrès, idée qui n'était pas présente aux siècles précédents. L'enjeu est de taille pour le gouvernement français qui décide de mettre la science à la portée de tous.

Arrivent alors sur le marché de la culture scientifique des ouvrages et des magazines plus accessibles sur le plan scientifique avec des textes simplifiés, de nombreuses illustrations et schémas. Ils sont aussi moins coûteux. Car en effet, rendre accessible la science à tous veut surtout dire à l'époque la mettre à la portée de toutes les bourses. Des ouvrages de poche thématiques comme La librairie encyclopédique de l'éditeur Nicolas Roret sont vendus pour six francs l'exemplaire pendant que le pionner de la presse bon marché, Le journal des connaissances utiles, paru pour la première fois en 1831, est à un ou deux francs. Avec au moins une rubrique scientifique dans chaque journal qui paraît, Bernadette Bensaude-Vincent parle de la création d' « un public à la science », titre d'un de ses papiers1 en 1993. D'ailleurs, entre 1850 et 1914, 75 revues de vulgarisation scientifique sont publiées. Précisons aussi que nombreux sont les articles rédigés sur le mode du « comment ça marche » et « comment refaire cette expérience moi-même ? ». C'est le cas de La Lumière électrique paru pour la première fois en 1879 ou du Photographe illustré lancé en 1892.

Les ouvrages pour les enfants ne manquent pas et c'est le style narratif qui est utilisé comme dans Histoire d'une bouchée de pain de l'enseignant et journaliste Jean Macé (1815-1894) publié en 1861. La vulgarisation scientifique se fait aussi au travers des romans. Des aventures à l'intérieur desquelles les sciences se glissent, parfois inconsciemment pour le lecteur. Les auteurs, souvent des scientifiques, tel Faraday et son Histoire d'une chandelle, déguisent la science, la confondent avec la fiction. Ainsi, on ne peut pas ne pas citer l'astronome Camille Flammarion, vulgarisateur hors pair et auteur d'une cinquantaine d'ouvrages sur l'astronomie et le fonctionnement de la planète.

La culture scientifique explose donc dans la seconde moitié du XIXe siècle simultanément à l'ajout de la notion de vulgarisation dans les dictionnaires.

Les expositions universelles, de la première en 1851 à Londres à celle de Paris en 1889 avec la tour Eiffel comme symbole du génie français, et toutes celles à intervalles réguliers jusqu'en 1914, mettent en avant le progrès et les avancées fulgurantes des techniques. Les machines sont toujours plus imposantes pendant que le discours promet prouesses technologiques et amélioration du quotidien : « le savant semble devoir prendre les commandes de la société et la science doit aller vers le grand public pour le convaincre de son utilité »2. La vulgarisation scientifique a une légitimité sociale. Il se pourrait même que la science règle tous les maux de la société. Même si le contenu scientifique de ces expositions est assez maigre, au-delà des intérêts économiques et industriels, les expositions rassemblent sur six mois des milliers de personnes, spécialistes ou non, industriels et ouvriers. La notion de culture de masse émerge.

Verne et Pasteur ou l'art de la vulgarisation

Louis Pasteur (1822-1895) fait partie des grands conférenciers de l'époque, se déplaçant dans les usines entre midi et deux pour contrer la génération spontanée. Son talent de vulgarisateur scientifique est reconnu, il utilise les techniques de mises en scène, l'éclairage, il capte son auditoire. Les historiens reconnaissent aujourd'hui que ses qualités d'orateur ont joué un rôle déterminant sur la manière dont ses idées se sont imposées dans la société.

Jules Verne (1828-1905) est quant à lui le pionner de la fiction scientifique. Son premier ouvrage dans ce genre paraît en 1863 : Cinq semaines en ballon publié par l'éditeur Jules Hetzel. Si certains peuvent tiquer à l'idée de classer Jules Verne parmi les vulgarisateurs scientifiques, ses textes réalistes, avec de nombreuses explications faisant appel aux théories de Darwin et aux progrès techniques avec, entre autre, la fusée et le sous-marin, rendent l'influence de Verne indéniable.

Pour aller plus loin

L'essentiel est là mais on pourrait encore en dire beaucoup sur l'histoire de la vulgarisation scientifique. Alors, pour ceux qui veulent aller plus loin : Daniel Raichvarg et Jean Jacques, Savants et ignorants. Une histoire de la vulgarisation scientifique. Paris, Seuil, 1991, 390p.

  1. Bernadette BENSAUDE-VINCENT, Un public à la science : essor de la vulgarisation scientifique au XIXe siècle, dans la revue Réseau n°58 cent - 1993
  2. Laurent Rollet, Henri Poincaré et la vulgarisation scientifique, mémoire de DEA dirigé par le professeur Gerhard Heinsmann, Université Louis Pasteur, 1994

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Commentaires

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Re: Une histoire de la culture scientifique - 1ère partie

A quoi sert ce post ?

Parle-t-on de culture scientifique en Europe (ce qui expliquerait l'absence de toute mention de la culture scientifique arabe ou chinoise) ? Parle-t-on de la culture scientifique en France (ce qui expliquerait alors qu'on passe du latin au français en omettant l'italien ou l'anglais !)

Personnellement, je trouve cet article autant naïf dans sa forme qu'inepte dans son fond.

On croirait lire une copie du bac, avec toute l'indulgence qu'on peut avoir envers un jeune de 18 ans qui n'a ni la culture ni l'expérience pour donner un avis pertinent sur cette question difficile qu'est la CST.

De bonnes notions d'histoire des sciences (d'histoire tout court), d'épistémologie et de philosophie, le tout accompagné d'une bonne rigueur quant à son propre raisonnement me paraissent nécessaires pour prétendre diffuser une certaine culture scientifique.

Mais d'ailleurs, ne fait-on pas dans cet article l'amalgame entre science, technique et technologie ? et ne fait-on pas également l'amalgame entre culture et vulgarisation ?
Il est très important de savoir de quoi l'on parle et d'être cohérent, ceci pour ne pas être contre-productif...

Entre diffuser la CST et creuser le fossé que l'on cherche à combler il n'y a qu'un orteil !

GF

Re: Une histoire de la culture scientifique - 1ère partie

Bonjour Greg,

Le moins que l'on puisse dire, c'est que vous ne mâchez pas vos mots. Vos rappels à l'ordre sont plutôt justes (préciser le contexte, être rigoureux dans l'emploi des termes culture et vulgarisation). Mais était-il nécessaire d'être blessant pour autant ?

Je me permets de vous faire une première réponse, qu'Océane pourra compléter si elle le juge nécessaire.

Ce post s'inscrit dans le débat que nous lançons sur le thème de la culture scientifique. Je vous renvoie à la section "A propos" du dossier pour les raisons et les modalités de cette démarche. A sa lecture, vous comprendrez que c'est la situation française qui nous occupe. Nous aurions pu le rappeler en introduction du présent texte. Cela dit, il n'est pas trop tard...

Ensuite, Océane a accepté de nous donner quelques repères au travers de cette contribution (qui est déjà longue pour un texte en ligne). Et cela m'a semblé une bonne entrée en matière.

Ceci ayant été dit, revenons sur le fond. Votre réaction nous rappelle que les notions que nous allons manipuler dans ce dossier ne sont pas évidentes. Avis aux prochains contributeurs. Justement, Greg, accepteriez-vous de nous écrire un texte sur les pièges à éviter dans cet exercice ? Ou sur les enseignements à tirer des pratiques et des politiques de culture scientifique hors de l'hexagone ?

Le difficile exercice de construire ensemble

Greg,

Je complète ma réponse.

Tout d'abord, la démarche d'Océane étant une demande d'éclaircissement sur la notion de vulgarisation scientifique. Je cite :

"Il y a en ce moments de tas d'articles, conférences, billets de blogs qui questionnent la vulgarisation scientifique, ce qu'elle est et à quoi elle sert, ses enjeux, son avenir ? On parle aussi de médiation, de communication, d'animation, bref les idées sont floues.
N'y aurait-il pas moyen de lancer une discussion à ce sujet, cela permettrais au moins de rassembler des points de vue qui divergent et se dispersent sur différents sites. Je débute dans le métier, et je pense que cela peut aider certains d'entre nous à y voir plus clair et à se faire nos idées."

Une discussion s'est engagée autour de ce sujet pour aboutir au projet que vous voyez et qui va évolué au fil des semaines par l'apport des uns et des autres.

Est-ce que dans ces conditions, nos imprécisions vous paraissent plus acceptables ?

Séance d'annotation collaborative du texte

Suite à la critique faite par Greg ci-dessus, j'invite ceux qui le souhaitent à nous aider à améliorer le texte d'Océane. Je vous propose le petit exercice suivant : annoter les passages qui nécessitent d'être reformulés ou complétés. ça se passe ici :
https://lite.co-ment.com/text/B935Iel6C5N/view/

Re: Une histoire de la culture scientifique - 1ère partie

Eh bien, heureusement que je ne suis pas susceptible! (sourire)

Alors, si je reprends dans l'ordre des points évoqués par Greg :
Je parle bien de la culture scientifique en France. Faire au delà me paraissait un peu complexe.
Je suis peut-être naïve et mon texte donne la bonne impression, je débute dans le milieu de la CST, je vais bientôt avoir mon diplôme et si j'ai souhaité participer à ce dossier, c'est bien pour compléter ma formation (dans laquelle il y a avait un peu d'épistémologie et d'histoire des sciences). Je ne demande qu'a apprendre.
Je fais la distinction entre culture et vulgarisation à partir de l'apparition de la définition de la vulgarisation en 1852, mais je me doute que cela ne suffit pas à séparer ces deux notions (ce qui devrait d'ailleurs faire l'objet d'une discussion)

Aussi et comme Philippe le propose, je n'ai rien contre une correction ou l'apport de quelques éléments complémentaires pour apporter la rigueur nécessaire à ce texte.

Océane

OK...Construisons ensemble!

Bonjour,
Quelques élément pour moudre notre café de terrien..
Effectivement, je pense que le point important du débat (et c'est la faiblesse du texte il me semble) est le passage entre culture et vulgarisation.
Il y a une sorte de paradoxe originel : vulgarisation, c'est rendre vulgaire, c'est rendre accessible un savoir au commun des mortels. C'est donc qu'on situe ce savoir bien au dessus des petites gens!
D'un autre côté, culture, au sens propre c'est prendre soin, c'est entretenir un champ pour que les plantes poussent.
A quelles conditions des savoirs créés "ailleurs" peuvent-ils permettre de prendre soin de soi (et donc des autres mais c'est une autre histoire!) ? D'ailleurs, les grecs utilisaient plutôt "paideuo" pour dire culture dans ce sens. Pédagogie, vulgarisation et culture sont donc à démêler à mon sens.
La définition de CST fait d'ailleurs l'objet de vastes débats chez les américains : s'agit-il de rendre accessible des savoirs tout construits par des experts ? ou bien s'agit-il de rendre accessible le débat scientifique à des non-scientifiques (comme pour les OGM, les nano, le climat, ITER, etc.) ?
Il me semble qu'on ne se situe pas au même niveau dans ce cas... Et le débat contient une sacré dose d'idéologie dans chaque camp!
A mon avis, une histoire de la CST devrait prendre cette focale car cette histoire n'est pas seulement scientifique, elle est aussi (et surtout?) politique. Quel était le projet social (ou bien les stratégies individuelles) de tous ces gens qui vulgarisaient dans le passé ? A partir de quand s'est-on dit que la science pouvait éduquer l'action du citoyen ? Y a-t-il eu des freins chez les puissants (ou bien savants) ? Quels étaient les actions du quidam dans (pour et contre) l'avancée de la science (je suppose que les indiens qui habitaient los alamos ont eu une médaille pour leur participation à la victoire)
Toutes ces questions pourraient peut-être faire l'objet d'un article?

Vulgarisation, médiation, communication : parlons-en

Bonjour à tous,

Pour répondre aux remarques formulées ici dans les commentaires, je viens d'ouvrir le sujet de discussion Vulgarisation, médiation, communication : entendons-nous sur les concepts. A vos claviers !