L'expertise scientifique : quels problèmes, quels remèdes ? [6]
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Le 20 décembre 2007, l’AFSSA émettait un avis favorable à l’homologation du produit phytopharmaceutique Cruiser pour le traitement insecticide par enrobage des semences de maïs. Les conditions de l'étude ainsi que les précautions recommandées pour l'utilisation de ce produit ont été critiquées.

Le 20 décembre 2007, l’AFSSA a émis un avis1 [1] favorable à l’homologation du produit phytopharmaceutique Cruiser, à base de thiaméthoxam, pour le traitement insecticide par enrobage des semences de maïs. Le 8 janvier 2008, l’Agence a confirmé sa décision quant à l’autorisation de mise sur le marché de la préparation Cruiser. Néanmoins, elle a aménagé des mesures de précautions en vue de réduire l'exposition des abeilles au thiaméthoxam :
La confédération paysanne, la coordination des apiculteurs de France et certaines ONG présentes au Grenelle de l’environnement ont appelé les apiculteurs à manifesté contre la mise sur le marché du Cruiser, demandant son retrait. Joël Schiro, apiculteur dans les Hautes-Pyrénées et président du syndicat des apiculteurs professionnels de Midi-Pyrénées et de France a été le porte parole de ces apiculteurs à nouveau mobilisés contre un insecticide systémique, malgré la batterie de conditions d’utilisation à respecter. Joël Schiro a affirmé qu’ « il n’y a aucune raison pour que le Cruiser soit moins toxique que le Gaucho ». En effet, la substance active du Cruiser, le thiaméthoxam, appartient à la même famille des néonicotinoïdes que l’imidaclopride, substance active du Gaucho.
Leur critique des modes d’expérimentation et des procédures d’homologation est récurrente.
Joël Schiro critique principalement que les expérimentations soient menées par des chercheurs sans compétence sur les abeilles. Ils rejettent les expérimentations de l’AFSSA car elles ne s’exercent pas sur des périodes de test suffisamment longues pour pouvoir être fiables. De plus, les tests menés sur le maïs ne peuvent pas toujours être pertinents dans la mesure où le maïs n’est pas une plante qui soit la cible prioritaire des abeilles, le maïs n’est pas donc pas régulièrement visité par elles.
Les précautions préconisées par l’AFSSA sont difficilement applicables et les apiculteurs craignent leur non respect. Les limitations d’utilisation du cruiser apparaissent à Joël Schiro inapplicables, notamment le fait que la parcelle traitée au Cruiser ne doive pas accueillir de plantes mellifères ni de semis Cruiser pendant trois années. L’obligation de réduction de la floraison est une limite qu’aucune administration ne se trouve en capacité de réguler.
De même, le président du Mouvement pour les Droits et le Respect des Générations Futures, François Veillerette, reste perplexe quant aux moyens de mettre en œuvre de telles limites. Il est l’auteur des ouvrages Pesticides, le piège se referme, Ed Terre Vivante, 2002 et Pesticides, révélations sur un scandale français Ed Fayard 2007.
Pour autant, Jean Fedon est un apiculteur qui considère la période d’essai accordée au Cruiser comme appartenant à une démarche pertinente car elle est le seul moyen de mener des recherches sur le long terme et en conditions naturelles. Jean Fedon s’appuie ainsi sur Jean Louveaux (ex directeur de la station apicole de BURES sur YVETTE), " lorsque le chercheur et le pratiquant ne sont pas d'accord, il s'avère que c'est toujours le pratiquant qui a raison". Alors que les apiculteurs d’alerte considèrent l’homologation provisoire du Cruiser comme la répétition d’une histoire sombre, l’apiculteur Jean Fedon se réjouit que le thiaméthoxam appartienne à la même famille de systémiques que l’imidaclopride. En effet, cela autorise à ce que les données disponibles quant aux effets de l’imidaclopride soient extrapolées à ceux du thiaméthoxam. Jean Fedon ne craint pas le thiaméthoxam pour ses ruches, considérant qu’il aura des effets semblables à ceux de l’imidaclopride. Or, il a mené deux expérimentations sur maïs traité au Gaucho (dont la substance active est l’imidaclopride) au cours des mois de juillet 2002 et 2003 et a constaté une augmentation des populations de ses colonies sur ces périodes.
Selon Jean Fedon, les limites accordées par le ministère de l’agriculture pour l’utilisation temporaire du Cruiser étaient suffisantes et ne méritaient pas les critique des apiculteurs. Par exemple, la recommandation de l’AFSSA d’un éloignement minimal des ruches de 3 km par rapport aux zones traitées est, selon lui, une limite acceptable et suffisante. En effet, il serait rare que les abeilles s’éloignent à plus de 3 km de leurs ruches.
Pourtant, un scientifiques spécialiste de l’abeille nous a bien précisé que ces limites ne présentent aucun caractère scientifique, une abeille s’éloignant bien au-delà de 3 km de la ruche. Pour lui, une abeille peut aller jusqu'à 10 km même si cela est rare dans la mesure où elle trouve généralement des plantes à butiner plus près.
Le scientifique de l’INRA, Jean-Noël Tasei considère que la limitation de l’utilisation du thiaméthoxam sur maïs amoindrit le risque, car si elle ne diminue pas la toxicité intrinsèque du thiaméthoxam, elle limite l’exposition des abeilles, puisque le maïs ne produit pas de nectar.
Témoignage de Jean-Noël Tasei :
Nous : « N’est-ce pas étrange qu’on interdise le gaucho pour à la fois autoriser une molécule qui lui est très semblable ? »
Jean-Noël Tasei : « C’est plus qu’étrange. C’est dérangeant. Ça dérange beaucoup la profession apicole qui estime que c’est un retour des mauvaises pratiques qui consistent à mener des traitements préventifs dans le sol avec des produits systémiques. Le ministère de l’agriculture a tout de même insisté et la nouvelle instance d’homologation qui est l’AFSSA a jugé sur le dossier que le cruiser pouvait être utilisé sans risque extraordinaire pour l’abeille domestique. Il y a quelques années j’avais présenté le dossier thiaméthoxam à la commission des toxiques, j’avais étudié le dossier expérimental. J’avais trouvé qu’il pouvait y avoir des risques pour l’abeille sur colza et sur tournesol. Mais dans le cas du maïs, les données de l’époque ne conduisaient pas à conclure à des risques pour l’abeille avec une marge de sécurité suffisante. Si j’étais apiculteur, je n’aurais pas trop de soucis, à condition qu’on en reste au maïs. »
Selon la société Syngenta qui produit le Cruiser, le thiaméthoxam ne serait toxique pour les abeilles "qu’à forte dose". Aucun risque en conditions réelles, où il est utilisé à très faibles concentrations. Le 9 janvier, Laurent Péron le directeur de la communication de Syngenta France affirmait au Monde que les essais sous tunnel et en plein champ n’avaient montré aucun effet significatif. Syngenta appuie la sûreté du thiaméthoxam sur l’exemplarité de quatre-vingt pays dans le monde autorisant l’utilisation du Cruiser. Néanmoins, l’interdiction récente du thiaméthoxam parmi d’autres insecticides par l’Allemagne a affaibli cette position. Néanmoins, le ministre de l’Agriculture, Michel Barnier, a rappelé que la situation allemande subissait des surmortalités non constatées en France.
Le ministère de l’agriculture avait mis en place un protocole de surveillance établi en coopération avec les associations d’apiculteurs, en Aquitaine, Rhône Alpes et Midi Pyrénées. Ce dispositif de surveillance a permis de suivre les mouvements de population d’abeilles, qui n’auraient pas été atteintes par la période d’utilisation du Cruiser sur maïs.
Découvrez de façon interactive les positions des différents acteurs sur l'avis de l'AFSSA du 21 novembre 2007 relatif au Cruiser. Cliquez sur l'image ci-dessous pour afficher l'animation :
Cliquez ici pour visualiser l'avis complet [3]2 [4].
Links:
[1] http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/abeilles-et-pesticides/cruiser-un-avis-de-lafssa-tres-critique#footnote1
[2] http://ionesco.sciences-po.fr/scube/pesticides/rapport afssa.html
[3] http://ionesco.sciences-po.fr/scube/pesticides/avis_cruiser2.pdf
[4] http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/abeilles-et-pesticides/cruiser-un-avis-de-lafssa-tres-critique#footnote2
[5] http://www.europeanip.net/Documents/DIVE2007sa0393.pdf
[6] http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/recherche-et-innovation/lexpertise-scientifique-quels-problemes-quels-remedes
[7] http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/recherche-et-innovation
[8] http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/abeilles-et-pesticides/vers-une-expertise-appropriee-a-la-biologie-de-labeille
[9] http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/abeilles-et-pesticides
[10] http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/abeilles-et-pesticides/afssa-acteur
[11] http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/abeilles-et-pesticides/batailles-dexperts-cas-du-gaucho-et-du-regent