Nous reprenons ici, avec l'aimable autorisation de son auteur, un billet publié initialement le 17 août sur le blog http://joyeuserrance.wordpress.com [4], sous le titre « Cas concret de frictions entre science et société ». Ce billet présente clairement les questions soulevées par la destruction des vignes OGM de l'INRA à Colmar le week-end dernier. Nous espérons vos réactions nombreuses.
Les faits
Une soixantaine de faucheurs venus de toute la France ont saccagé 70 pieds de vigne transgénique dans l’unité de Colmar de l’Institut national de recherche agronomique (Inra) dans la nuit de samedi à dimanche, « un acte gravissime pour la recherche » selon le directeur du site. (extrait d’une dépêche AFP [5])
Dans un autre style, voici un extrait d’une pétition [6] de soutien aux faucheurs :
« Aujourd’hui, 15 août 2010, une vigne génétiquement modifiée résistante au court noué a été neutralisée par les Faucheurs Volontaires à l’INRA de Colmar. »
L’historique
Ce n’est pas la première fois que des vignes OGM se font arrachées à l’INRA de Colmar. L’historique de toute l’affaire est disponible ici [7] sur le site web de l’INRA. A lire absolument si on veut comprendre quelque chose de concret (ne pas se contenter uniquement des articles de la presse grand publique !). C’est écrit par l’un des protagonistes de l’affaire (en l’occurrence l’INRA) alors certains peuvent craindre que ce ne soit pas objectif, mais lisez quand même, c’est très instructif…
La question
Que doit-on penser de tout ça ? Qui est responsable de quoi ? Qui croire ? Comment sortir de cette situation ?
La (piste de) réflexion
C’est bien compliqué… Je ne saurai discourir ici sur les bienfaits et méfaits accompagnant toute innovation technique. Par contre, je peux partager quelques informations utiles à ce débat sur la vigne OGM, informations qui se trouvent être disponibles grâce à internet, sur lesquelles je peux porter un regard critique et qui me semblent nécessaires à la compréhension du sujet. Ces informations une fois partagées et discutées nous entraîneront vers une perspective qui saura, je l’espère, susciter votre intérêt pour « aller plus loin ».
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Le premier point concerne le fait que l’INRA a petit à petit intégré dans sa manière de faire la concertation avec la société civile. Exemple de cette prise de conscience, un article [8] paru dans le journal scientifique Nature en 2007 :
The public should be consulted on contentious research and development early enough for their opinions to influence the course of science and policy-making.
Pierre-Benoit Joly (directeur de recherche INRA)
Arie Rip (professeur de philosophie des sciences aux Pays-Bas)
Nature volume 450 (8 November 2007)
Afin d’avoir une bonne idée du processus de concertation, je ne saurai trop recommander la lecture du (court) rapport [9] « Mettre les choix scientifiques et techniques en débat » écrit par des membres du laboratoire TSV [10] (« Transformations sociales et politiques liées au vivant ») de l’INRA d’Ivry.
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Le deuxième point concerne la vigne OGM elle-même. Le but des recherches de l’INRA de Colmar en mettant au point des plantes OGM est de mieux comprendre la maladie dit du « court noué ». Cette maladie est due à un virus qui est transmis de plante en plante par un ver du sol (un nématode). Pour en savoir plus, rien de mieux que de lire la description [11] que font les chercheurs de leur travail. Là encore, allez lire ce qu’ils ont écrit, après tout ce sont eux les spécialistes et ils savent aussi écrire de telle sorte que ce soit compréhensible par à peu près tout le monde.
Dans la pétition [6] de soutien aux faucheurs, on peut lire : « L’intérêt scientifique de cette expérimentation est également mis en doute par le fait que cette maladie est mineure et que l’on sait déjà la gérer: on arrache les pieds infectés puis on laisse reposer la terre pendant plusieurs années. » Or dans un billet [12] de blog du site Libération j’apprends que « des travaux récents montrent que 4 ans après l’arrachage d’une vigne court-nouée, des nématodes porteurs du virus sont toujours présents dans le sol ». Alors qui croire ?
S’il y a des résultats scientifiques récents concernant la présence dans le sol du virus même après avoir arraché les vignes infectées, je devrais pouvoir les trouver. Ni une ni deux, je vais sur Google Scholar [13] et je tape « soil grapevine virus ». En effet, je tombe sur l’article suivant [14] intitulé « Survival of Xiphinema index in Vineyard Soil and Retention of Grapevine fanleaf virus Over Extended Time in the Absence of Host Plants ». Cet article se trouve être même en accès libre (au format pdf).
Des chercheurs de l’INRA travaillant sur le virus de la vigne en question ainsi que sur les nématodes (vers de terre porteurs du virus) ont collaboré et ont conclu dans cette étude de 2005 que : « Our findings on the long-term survival of viruliferous X. index under adverse conditions emphasize the need for new control strategies against GFLV. »
Alors, quoi faire ? Et bien si laisser les sols au repos pendant quatre ans n’est pas suffisant, on peut toujours ce dire qu’il faut attendre plus longtemps. Je veux bien croire que le secteur viticole français soit en surproduction (bien que la situation ait changé depuis 2007), mais quand on sait que 30% du vignoble français subi le « court noué », c’est un régime peut-être un peu drastique que de dire à tous ces producteurs d’attendre plusieurs années avant de recommencer à produire. En pratique, cela me paraît quelque peu difficile à réaliser.
On peut aussi penser que les conclusions des chercheurs ne sont que partiellement vraies, qu’ils n’ont pas tout bien regarder, etc. Mais c’est une accusation très forte et je n’ai pas l’impression que l’on puisse faire cela dans notre cas. La question se repose donc: quoi faire ? Et bien, peut-être qu’en introduisant une résistance génétique dans le génome des cépages on pourra améliorer un peu les choses ? Ou bien peut-être qu’en comprenant les déterminants moléculaires de la transmission du virus par le nématode, on pourra utiliser des moyens de lutte biologiques (des prédateurs des nématodes) plus adaptés, ou encore mettre au point des agents chimiques plus spécifiques ?
Mais avant de faire ça, il faut bien faire des recherches pour voir au moins si c’est possible parce que sinon, on juge avant même d’avoir des éléments de réponse. Et là, ce qui se passe, c’est que l’INRA ne peut même pas faire ces recherches. Malgré le fait qu’un processus de concertation [15] ait été mis en place impliquant vignerons, chercheurs, conseillers scientifiques, etc. Une consultation publique [16] a même été organisée. Le risque est de complètement braquer les chercheurs, de creuser le fossé entre eux et le reste de la société civile. D’un autre côté, le risque est de financer certaines recherches sous l’influence d’un scientisme [17] ambiant qui n’est pas toujours de bon augure.
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Le but n’est pas ici de savoir si une vigne OGM doit être commercialisée mais plutôt comment on gère l’effort de recherche en agronomie. Je ne vois pas d’autre solution que de continuer la recherche et d’augmenter l’effort de concertation, encore et toujours, d’améliorer les interactions entre les différents intervenants, car tous, chercheurs et citoyens, ont à y gagner, à condition que chacun essaie de se mettre à la place de l’autre.
Le nœud du problème concerne les relations entre science et société. Tous les chercheurs sont confrontés à cela, à plus ou moins grande échelle, et particulièrement à l’INRA, organisme de recherche finalisée, dont les trois domaines de recherche sont l’agriculture, l’environnement et la nutrition.
Au sujet des relations entre science et société, beaucoup de choses sont à construire, ce qui est d’autant plus passionnant. Alors si ce sujet vous intéresse, jetez un coup d’œil au manifeste en construction Revoluscience [18] dont le sous-titre est « Pour une médiation scientifique émancipatrice, autocritique et responsable ». Pour le coup, c’est pile dans le sujet, c’est très actuel et vous pouvez même participer à son amélioration !
Links:
[1] http://www.sciences-et-democratie.net/membres/philippe-bourlitio
[2] http://www.sciences-et-democratie.net/blog/2010/08/19/nouvelle-destruction-de-vignes-ogm-experimentales-de-linra-a-colmar#comments
[3] http://www.flickr.com/photos/40911451@N00/3758570313
[4] http://joyeuserrance.wordpress.com/2010/08/17/cas-concret-de-frictions-entre-science-et-societe
[5] http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gAMoaswUrbwDUkUJnMy5SsjOIa6A
[6] http://7980.lapetition.be/
[7] http://www.inra.fr/la_science_et_vous/dossiers_scientifiques/ogm/questions_de_recherche/porte_greffe_transgenique_de_vigne
[8] http://www.nature.com/nature/journal/v450/n7167/full/450174a.html
[9] http://www.inra.fr/esr/publications/iss/pdf/iss04-1.pdf
[10] http://www.ivry.inra.fr/tsv/
[11] http://www4.colmar.inra.fr/svqv/Recherches/Equipe-ViVe/Vection-des-phytovirus-par-vecteurs-invertebres
[12] http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/09/les-vignes-transgéniques-de-linra-à-colmar-dévastées.html
[13] http://scholar.google.fr/
[14] http://apsjournals.apsnet.org/doi/abs/10.1094/PHYTO-95-1151
[15] http://www.inra.fr/la_science_et_vous/dossiers_scientifiques/ogm/questions_de_recherche/porte_greffe_transgenique_de_vigne/rapport_final_du_groupe_de_travail_et_reponse_de_la_direction_de_l_inra__1
[16] http://www.inra.fr/la_science_et_vous/dossiers_scientifiques/ogm/questions_de_recherche/porte_greffe_transgenique_de_vigne/porte_greffe_transgenique_de_vigne_une_consultation_du_public
[17] http://fr.wikipedia.org/wiki/Scientisme
[18] http://revoluscience.eu/
[19] http://www.sciences-et-democratie.net/blog/2010/08/05/la-culture-scientifique-et-technique-en-debat-appel-a-contributions
[20] http://www.sciences-et-democratie.net/blog/2010/09/06/benny-lourson-qui-contenait-des-nanos