La surmortalité des abeilles, un diagnostic difficile à poser


Mots-clés : abeilles
Beekeeping with Rob Keller March 26, 2008

Depuis le début des années 1970, certains apiculteurs ont observé le déclin des populations d'abeilles domestiques. La disparition des abeilles du fait d'une surmortalité est difficilement évaluable et c'est pourquoi elle n'est pas toujours reconnue comme anormale.

Une réalité multiple difficilement identifiable

Les colonies d’abeilles peuvent être en proie à des troubles. Ainsi il existe un vocable abondant dans la littérature pour désigner ces phénomènes : on parle de surmortalité, de syndrome de dépeuplement ou juste de dépeuplement, de dépopulation, de dépérissement, d'intoxications aiguës ou chroniques, de mortalité foudroyante, de mortalité insidieuse, de chutes de population, de disparitions, de désorientations, ou encore de comportement anormaux.

Il faut ainsi différencier les phénomènes qui se cachent derrière ces termes. Selon les cas, les abeilles peuvent faire l'objet d'intoxications aiguës ou chroniques ou la surmortalité peut tout simplement être hivernale.

Comme pour l'homme, les abeilles peuvent en contact avec des produits dangereux subir des intoxications. L'intoxication est aiguë lorsque la mortalité des abeilles est importante à court terme. Un contact entre les abeilles et un ou plusieurs produits à des doses létales induit cette mortalité au sein de la colonie comme à l'extérieur de la ruche. La toxicité chronique caractérise un affaiblissement à moyen et long terme de la colonie. Les doses de produits sont alors insuffisantes pour entraîner une mort directe et c'est pourquoi, on parle communément de doses sublétales. Pour l'UNAF, les pesticides et notamment le Gaucho, le Régent et le Cruiser sont responsables d'intoxications aiguës et chroniques des abeilles.

La mortalité hivernale des abeilles est un phénomène naturel. Néanmoins, certains apiculteurs, dits apiculteurs d'alerte, ont alerté les pouvoirs publics en constatant une surmortalité hivernale des colonies depuis plusieurs années. Selon eux, le nombre de colonies de certains ruchers ne survivant pas à l'hiver peut parfois être très supérieur aux 10-15% de pertes considérées comme normales. Selon les hivers, les colonies du rucher peuvent disparaître jusqu'à la moitié de leur population initiale. Ces disparitions de colonies s'expliquent par la fragilité et l'affaiblissement préexistant des colonies. Pour Jean-Noël Tasei, l'hiver vigoureux ne fait alors qu'agir sur un terrain déjà favorable.

Du fait de l'accélération du dépeuplement des colonies depuis 2006, le terme de syndrome de dépeuplement des colonies est utilisé pour désigner ces cas de disparition massive dont les causes ne sont pas clairement identifiées. Les anglophones utilisent quant à eux le nom de Colony Collapse Disorder, CDD, (NDLR : traduisez "syndrome d'effondrement des colonies") pour désigner le fait que les ruchers se vident et que les abeilles disparaissent par milliers. Le syndrome, non saisonnier, correspond à la disparition brutale des abeilles d'une colonie. « Ce phénomène se caractérise par la progressive diminution du nombre d’abeilles dans une colonie, sans cause apparente, jusqu’à que cette dernière entre en collapsus et disparaisse car les abeilles survivantes ne peuvent continuer les taches élémentaires au sein de la colonie » (source : HIGES et al., 2005, in LSA n°211)

Les symptômes identifiables sont la disparition des abeilles adultes et des ouvrières de la colonie, sans pour autant retrouver les cadavres d'abeilles autour des ruches. De même les œufs peuvent être abandonnés, tout comme les réserves de miel et de pollen. Les réserves sont normalement immédiatement volées par d'autres abeilles. Les ruches abandonnées sont par ailleurs attaquées par d'autres insectes après un temps beaucoup plus long que la normale. On ne sait pas du tout où vont les abeilles, ni pourquoi elles abandonnent leur colonie. Ce phénomène est rapporté par de nombreux apiculteurs à travers la France.

Le syndrome de dépeuplement des colonies est apparu aux Etats-Unis et en Europe (Belgique, France, Pays-Bas, Grèce, Italie Portugal et Espagne majoritairement) à la fin de l'année 2006. Les causes de ce phénomène restent inconnues, mais de nombreuses hypothèses ont été émises.

La surmortalité estimée

Le tableau suivant présente les résultats d’un certain nombre d’études qui ont cherché à quantifier les mortalités d’abeilles :

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tableau.jpg

Ce recensement est représentatif du manque de données disponibles. En réalité, en France, la constatation d’une surmortalité des abeilles repose surtout sur les observations de certains apiculteurs. Mais il est illusoire de valider les observations des apiculteurs par eux-mêmes.

C’est pourquoi le réseau DGAI (Direction Générale de l’Alimentation) a été chargé de surveiller les troubles d’abeilles, devant recenser les incidents d’intoxication par produits phytosanitaires, s’exprimant par des phénomènes de « mortalités brutales » et de « dépopulations importantes » (selon le bilan 2003 du réseau DGAI).

« Mortalités brutales »

Etant donné qu’aucune maladie n’est connue pour générer des effets foudroyants au point de causer la mortalité brutale, la mortalité brutale est lue comme devant être consécutive à une intoxication. Le réseau de surveillance devrait donc être actionné à chaque fois que dans ou devant la ruche, un tapis d’abeilles mortes est constaté.

« Dépopulations importantes »

La DGAI les définit comme le fait qu’il n’y ait « pas ou peu d’abeilles mortes, mais plutôt des abeilles n’étant pas rentrées à la ruche ». Contrairement aux dépopulations massives qui impliquent des milliers de cadavres d’abeilles comme témoins, la définition des dépopulations importantes montre bien que la difficulté qu’il y a à les prouver, car il s’agit de constater une absence.

La controverse scientifique met ici en valeur que la lecture des faits est loin d’être la même d’un acteur à l’autre. En ne désignant pas les mêmes phénomènes, ils adoptent des lectures différentes des symptômes. En effet, la notion de « troubles de l’abeille » est elle-même équivoque.

Pour le réseau DGAI, les « troubles de l’abeille » recouvrent uniquement des intoxications.

Au printemps 2002, pour le RESATA (Réseau Sanitaire Apicole des Troubles de l’Abeille), l’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) et la FNOSAD (Fédération Nationale des Organisations Sanitaires Apicoles Départementales) ont défini les « troubles de l’abeille » comme « les problèmes rencontrés par les apiculteurs au cours d’une année apicole, tels : mortalité d’abeilles, affaiblissement de colonies, pertes de reines, baisse de récolte…), ainsi pour le RESATA, les « troubles de l’abeille » recouvrent tout trouble, sans référence à l’intoxication.

Depuis 1993, le RESAN (Réseau d’Epidémiologie-Surveillance Apicole National) considère que les troubles de l’abeille relèvent des maladies détectées par les ASA (Agents Sanitaires Apicoles).

Face à ces multiples définitions, aucun protocole de mesure des dépopulations n’a été arrêté, générant un cruel manque de données.

La surmortalité réfutée

La surmortalité est perçue comme hétérogène sur le territoire par des apiculteurs comme Jean Fedon ; et comme relevant de la normale par l'AFSSA. L'existence de la surmortalité est partiellement remise en cause sans être totalement réfutée. Ainsi, l'enquête menée par l'Afssa entre 2002 et 2005 révèle que la surmortalité n'est pas exceptionnelle et l'anormalité des pertes est loin d'être évidente.

La réfutation du phénomène correspond davantage à une absence d'admission et surtout lorsque le phénomène est admis, son hétérogénéité est soulignée.

Ainsi, les estimations suivantes sont présentées sur

http://www.campagnesetenvironnement.fr/-un-vrai-manque-de-moyens-142.htm...

dans le cadre d'une interview de Jean-Marc Petat, responsable du département filière et environnement et chargé du dossier abeille chez BASF Agro.

Dépérissement des abeilles à l’étranger :

Espagne Belgique Allemagne Etats-Unis
Mortalité 30 % 17 % 29 % 30 % (50 % en Californie)
Causes probables de mortalités nosema varroa, roténone, climat Varroa, climat varroa

Sources : Communication Université de Gembloux 21 septembre 2005- Allemagne : Communication Apimondia Dublin 2005 (21 au 26 août) – Dr Von der Ohe W., Institut apicole de Celle. Communication du Centre apicole de Castille de la Mancha – 24 septembre 2005.

Les chiffres présentés ne prennent pas en compte la France puisqu'il n’existe pas en France de statistique officielle pour l’année 2005. La présence des causes probables en dessous des chiffres de la mortalité tend montrer l'innocuité des pesticides. D'ailleurs, selon Jean-Marc Petat, la surmortalité des abeilles n'est pas suffisamment étudiée et il dénonce "un manque de cohérence et de moyens financiers pour étudier le phénomène de dépérissement des abeilles en France”. De même, il ne doute pas de l'absence de nocivité du Régent TS.

Jean-Marc Petat de BASF s'est appuyé sur le témoignage d'un apiculteur, Jean Fedon.

Jean Fedon a été apiculteur professionnel pendant trente-cinq ans. Il s'est par ailleurs investi dans le syndicalisme en fondant le Syndicat des apiculteurs du Limousin. En 2006, il préface l'enquête de Gil Rivière-Wekstein, intitulée Abeilles, l'imposture écologique. En 2001, Jean Fedon réalise des essais près de parcelles de tournesol traitées au Régent. Il dispose ainsi 10 ruches de 30 m le long d'un champ de tournesol traité au Régent de 8 hectares. “J’ai assisté au semis du tournesol. Un témoin était installé sur une zone sans tournesol. Je pesai ensuite les ruches 2 fois par semaine le matin à 8 heures pour estimer la quantité d’abeilles. Aucune perte anormale n’a été remarquée. J’ai ensuite réitéré l’expérience en 2003 avec 20 ruches et réalisé les pesées sur trois d’entre elles, obtenant les mêmes conclusions. Je n’écarte pas la responsabilité des pesticides dans certains cas, mais il me semble que les disparitions massives de cheptels certaines années peuvent avoir une autre explication.”

Nous avons par la suite pris contact par mail avec Jean Fedon. Il a alors affirmé qu'il y avait surmortalité des abeilles mais que cette dernière était loin d'être uniforme sur le territoire national. Le phénomène est pour lui, plus marqué en zone de montage qu'en zone de plaine et de grandes cultures. Les apiculteurs touchés seraient les mêmes alors que les ruches voisines ne subissent aucune surmortalité anormale. Jean Fedon pense que les explications sont à chercher du côté des pratiques apicoles et notamment de la mise en hivernage, du traitement varroa, du changement des reines...

Interview de Jean Borneck, Président du Syndicat des Apiculteurs du Jura. Il revient sur cette non-homogénéité de la surmortalité.
http://www.youtube.com/v/hSKTbpuriN4

Au niveau régional, l'exemple du Poitou-Charentes

L'Observatoire Régional de l'Economie Agricole et Agroalimentaire (l'OREA) a été mandaté pour réaliser un audit de l'Apiculture en Poitou-Charentes par l'Etat et la Région. L'audit datant de 2002 met ainsi en relief que la production de miel a régressé de 20-25% entre 1994 et 2001 malgré un accroissement de 35% du nombre de ruches. De même le compte rendu révèle que depuis 1997, l'exploitation du tournesol pour la production de miel "est devenue des plus aléatoires". De plus, le rapport souligne le fait que "les zones d'arboriculture, de maraîchage et les cultures semencières, d'ordinaire fréquentées par les apiculteurs en raison de demandes de pollinisateurs par les agriculteurs, sont actuellement abandonnées, les abeilles supportant trop fréquemment des traitements insecticides dommageables".

L'audit portant sur l'état de la pratique agricole dans la Région insiste par ailleurs sur les problèmes techniques signalés par les apiculteurs. Ils se résument alors aux "pertes importantes de cheptel" dénoncées par 61% des apiculteurs interrogés. Environ 40% des apiculteurs témoignent d'affaiblissements anormaux des colonies, de mortalités anormales des colonies ou d'intoxications engendrées par les pesticides. A côté d'une mortalité pouvant atteindre 36% pour les reines, l'audit souligne l'état sanitaire satisfaisant des colonies.

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Commentaires

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Re: La surmortalité des abeilles, un diagnostic difficile ...

hum...c'est la population des abeilles qui vivent dans les champs, et non dans les villes qui disparait.
Le rapport avec les cultures est direct, pesticides etc...pourquoi, tortiller ?