PHILIPPE CHALMIN : TROIS CRISES, 1929, 1974 ET 2008 VUES PAR UN ECONOMISTE


Des leçons au-delà de l’économie

Rien de tel qu’une mise en perspective historique pour prendre du recul. De ce point de vue, le livre de Philippe Chalmin est épatant. Quels sont les traits particuliers aux crises de 1929, 1974 et 2008 ? Peut-on en tirer des leçons communes ? Pas sûr que l’ouvrage nous donne des pistes proprement économiques mais – nous le verrons – il nous amène à sortir de l’économisme lui-même, évolution d’autant plus notable que l’économiste Philippe Chalmin a longtemps défendu des positions plutôt libérale. Encore faut-il d’abord, pour comprendre ce point de vue, se remémorer l’histoire des dernières crises du XXe siècle.

La crise de 29 intervient après une période d’euphorie financière étonnante, telle qu’un bon observateur de la bourse indiquait que les cours avaient atteint un niveau en dessous duquel ils ne redescendraient pas. Le président américain Hoover croyait si peu à une crise durable qu’il s’exclamait peu de temps après son déclenchement que « la prospérité était au coin de la rue ». En réalité, la crise ne fut atténuée que par les grands travaux et le New Deal de Roosevelt, pourtant plus timide qu’on ne l’a dit. Le niveau de production américain était à peine remonté en 1937 à son niveau de 1929 que l’Amérique replongeait dans la récession. Seule la guerre mettra fin à la crise et au chômage de masse aux Etats-Unis.

La crise de 1974

Elle éclata pour des raisons très différentes. Ce n'était pas une crise financière. Elle vint au contraire d’une part de la monnaie, avec la crise du dollar et la décision de non convertibilité du dollar en 1971, et d’autre part de la fin du modèle des Trente Glorieuses. La fin de ce modèle fordiste, et que l’on peut aussi qualifier en Europe continentale de Rhénan ( Michel Albert, Capitalisme contre capitalisme, 1991, rééd. Seuil, coll. « Points », 1998) ou d’Alpin, devait déboucher selon ses critiques sur une économie soumise aux impératifs écologiques, et subordonnée aux besoins sociaux.

C’est le contraire qui s’est produit. On est passé non du productivisme à l’écologie mais du productivisme industriel à un productivisme aggravé par la financiarisation, un productivisme parasitaire. Dans les années 1970, après le premier choc pétrolier de 73, lui-même en bonne part conséquence de la baisse du dollar lié au désordre monétaire international (fin de la convertibilité du dollar en or décrétée par les EUA le 15 août 1971) la croissance en Europe passe de 4 % à 2 %.

Le deuxième choc pétrolier de 1979

Il amène à une récession encore plus dure, et à une montée nouvelle du chômage. Le début des années 1980 voit la crise atteindre des sommets. C’est alors que se mettent en place des réponses en rupture avec le keynésianisme. C’est le cas avec Thatcher en Grande-Bretagne (1979), avec l’élection de Reagan aux EUA (1986), avec le tournant libéral en France, après une brève parenthèse de tentative de social-démocratie dirigiste (1981-82).

A partir du milieu des années 1980, l’économie mondiale repart, et singulièrement l’économie américaine, dopée par les dérégulations, les privatisations, mais aussi par les mutations technologiques, notamment la révolution informationnelle (ordinateurs, télécommunications) qualifiée parfois de troisième révolution industrielle (après le charbon et la vapeur, première révolution, puis l’électricité, le pétrole et le moteur à explosion, deuxième révolution). Pour autant, malgré cette « nouvelle économie », le chômage reste à un niveau très élevé.

La crise de 2008 et la faillite de Lehman Brothers

La crise connait ses prémisses en 2005 avec le retournement du marché immobilier américain, et en 2007 avec la crise des subprimes. Elle fait suite à deux décennies de forte croissance mondiale (1987-2007) à peine assombries par le krach boursier de 1987, la crise asiatique de 1997, l’éclatement de la bulle internet en 2000 et la récession de 2001.

Ensuite, pendant les 4 ou 5 années ayant précédées la crise de 2008, les taux de croissance de l’économie mondiale sont à des niveaux très élevés, de l’ordre de 5 % par an. Contrairement à la crise de 1974, celle de 2008 est essentiellement financière. Les politiques de relance donnent l’impression en 2010 que la crise est jugulée. Impression trompeuse. La récession se manifeste à nouveau dès 2011, particulièrement en Europe, tandis que la Chine voit son rythme de croissance ralenti, bien que restant très élevé. Ce qui est caractéristique des 40 dernières années, c’est que, aussi bien dans les périodes de récession que dans celles de croissance mondiale (ainsi 1987-2007), les inégalités deviennent de plus en plus fortes. Dans chaque crise, il y a aussi une rechute : 1938 pour la crise de 1929, 1981 pour la crise de 1974, 2012 pour la crise de 2008.

29, 1974, 2008 : quels traits particuliers ?

La crise de 29 fut une véritable dépression économique, avec baisse de la production. La crise de 1974 fut une récession : une simple baisse de la croissance. La crise de 2008 amène nombre de pays comme la France à une croissance zéro voire à une dépression. La crise de 1929 dopa les fascismes et le communisme, celle de 1974 donna un regain aux critiques du productivisme issues tant du rapport du Club de Rome (Les limites de la croissance, 1972, traduit par Halte à la croissance) que de l’idéologie libertaire de Mai 68.

La nouvelle étape ouverte en 2008 n’amène guère de propositions de solutions. L’époque des grandes alternatives parait close. Ni révolte ni perspective. Plus personne ne défend l’idée d’une quelconque rupture – si ce n’est avec le programme de compromis « fordiste » du Conseil National de la Résistance. Encore moins nombreux et crédibles sont ceux qui défendent l’idée d’un « socialisme » - et surtout pas à gauche. Il ne reste comme proposition audible que le très politiquement correct « développement durable », ou encore la « croissance verte », assorti de la demande d’une plus grande « transparence » des rémunérations des dirigeants d’entreprises, de règles de « bonne gouvernance » et de l’exigence « révolutionnaire » (sic) d’en finir avec le cumul des mandats (revendication d’ailleurs stupide car les parlementaires n’ayant aucun pouvoir il est normal qu’ils cherchent à agir sur d’autres plans par le biais d’exécutifs locaux).

Malgré la crise éclatée depuis 2008, la croissance mondiale reste de 3 % début 2013. Elle a été de 3,2 % en 2012. Elle devrait être supérieure en 2013. Les Etats-Unis s’acheminent vers une nouvelle période de croissance grâce notamment au gaz et pétrole de schiste. La croissance chinoise reste supérieure à 6% mais devra trouver d’autres moteurs que les seuls investissements et grands travaux.

Seule la zone euro est en récession. La France résista mieux que l’Allemagne à la crise de 2008-2009, notamment du fait de ses amortisseurs sociaux, mais les destructions d’emplois reprennent massivement à partir de 2011. Elles sont la conséquence des faiblesses structurelles de l’économie française, notamment de sa désindustrialisation. C’est ce qui rend la France particulièrement vulnérable. « Sortir de la crise, pour les sociétés avancées comme les nôtres, ne peut se réduire à la seule reprise de la course en avant d’une croissance de plus en plus contrainte par la montée en puissance des pays émergents. » note Philippe Chalmin. Ajoutons que cette croissance est de plus en plus contrainte aussi par le fait que nous ne pouvons continuer de maltraiter notre propre écosystème c’est-à-dire notre planète. « C’est au contraire peut-être la dernière occasion qui nous est offerte de retrouver dans nos sociétés un sens de la communauté fondé sur autre chose que d’impitoyables rapports marchands ou sur l’omnipotence de l’Etat. C’est, au fond, de cette confrontation stérile qu’il faut s’indigner. La crise met ainsi en lumière nos pauvretés, certes économiques, mais surtout morales et même spirituelles. A nous de les dépasser pour entrer dans la grande espérance des hommes. »

Philippe Chalmin, Crises. 1929, 1974, 2008. Histoire et espérances, Les éditions nouvelles François Bourin, 92 p., 12 €.
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