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Washington efface le climat de ses dossiers, la science riposte

L'administration Trump ampute la NOAA de 27 % et révoque l'« endangerment finding » de 2009, socle juridique de toute la politique climatique américaine. Privés de leurs postes, les scientifiques organisent la contre-offensive et reconstruisent la donnée hors de l'État.

Par La rédaction ·Mis à jour le 22 juin 2026 à 12h42 ·6 min de lecture
Washington efface le climat de ses dossiers, la science riposte

Quand un gouvernement cesse de financer la mesure du réel, il ne se contente pas de réduire un budget : il choisit de ne plus voir. Depuis le printemps 2025, l’administration Trump applique cette logique au climat avec une méthode désormais lisible. Coupe de 27 % au budget de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), licenciement de centaines d’agents, puis révocation de l’endangerment finding de 2009, le texte qui sert de fondation à toute la régulation climatique fédérale. Trois gestes, une même cible : la donnée scientifique elle-même.

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Une agence scientifique réduite de plus d’un quart

La NOAA n’est pas une administration parmi d’autres. Elle observe l’océan et l’atmosphère, prévoit les ouragans, surveille les températures et alimente les services météorologiques qui protègent des dizaines de millions d’Américains. Le projet de budget 2026 prévoit de ramener ses crédits à 4,5 milliards de dollars, soit une amputation d’environ 1,7 milliard, près de 27 % du total. La justification officielle assume de « supprimer les fonctions désalignées avec l’agenda du président ».

Le coup le plus dur frappe la recherche. L’Office of Oceanic and Atmospheric Research, cœur scientifique de l’agence, voit son financement coupé d’environ 74 %, ce qui reviendrait à fermer la quasi-totalité des laboratoires consacrés au climat, à la météo et à l’océan. Là où l’on produisait des séries de mesures de référence, mondialement utilisées, il ne resterait presque rien.

Or ces données ne servent pas qu’aux États-Unis. Les relevés de la NOAA nourrissent les modèles climatiques de la planète entière, alimentent les bulletins météo européens et fondent une partie des rapports du Giec. Couper la branche recherche d’une agence américaine, c’est donc affaiblir un bien commun scientifique mondial, au moment précis où la multiplication des événements extrêmes exige davantage d’observation, et non moins.

Près de 900 départs, et des compétences qui s’évaporent

Derrière les pourcentages, il y a des personnes. Le 27 février 2025, le bureau fédéral du personnel a brutalement mis fin aux fonctions d’environ 880 agents de la NOAA, soit plus de 7 % des effectifs. Au milieu du mois de mai, l’agence avait perdu près de 11 % de sa main-d’œuvre, en cumulant environ 800 licenciements et 500 départs négociés.

  • Des prévisionnistes en moins, alors que les saisons d’ouragans s’intensifient.
  • Des chercheurs écartés du jour au lendemain, parfois réembauchés puis licenciés de nouveau.
  • La fermeture programmée de sites de mesure dont les séries remontent à des décennies.

Parmi les personnes remerciées figure Rebecca Lindsey, ancienne rédactrice en chef de climate.gov, le portail public de vulgarisation climatique de l’agence. Sa mise à l’écart symbolise un basculement : ce n’est plus seulement la recherche qu’on coupe, c’est l’accès du public à l’information. Les compétences perdues, elles, ne se reconstituent pas par décret : former un prévisionniste ou un océanographe prend des années, et une expertise qui part ne revient pas en signant un nouveau budget.

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L’« endangerment finding », pierre angulaire que l’on retire

Le geste le plus lourd de conséquences est juridique. En 2009, l’agence de protection de l’environnement (EPA) avait établi son endangerment finding : un constat scientifique officiel selon lequel les gaz à effet de serre menacent la santé et le bien-être des populations. Ce document est le socle sur lequel repose l’essentiel de la régulation climatique américaine, des normes sur les automobiles aux limites d’émissions des centrales.

En s’appuyant sur un rapport contesté du département de l’Énergie, l’EPA entreprend de révoquer ce constat. Retirer l’endangerment finding, c’est retirer la base légale qui rend le climat opposable : sans danger officiellement reconnu, plus d’obligation de réguler. La revue Nature a documenté cette abrogation comme un point de bascule pour la politique climatique du premier pollueur historique de la planète.

La manœuvre est habile, et c’est ce qui la rend redoutable. Plutôt que de nier frontalement le réchauffement, l’administration s’attaque à la chaîne qui transforme un fait scientifique en obligation juridique. Elle conteste le rapport qui établit le danger, démonte l’agence qui produit les mesures, ferme le portail qui les diffuse. À chaque maillon, le même objectif : priver la régulation climatique de son fondement factuel, sans avoir à débattre du fond.

Quand le pouvoir efface la mesure, la science se réorganise

Face à ce démantèlement, les scientifiques américains ne se résignent pas. Comme l’a raconté Reporterre, une partie des agents écartés s’est regroupée pour reconstruire, hors de l’État, ce que l’administration cherche à effacer. Le 4 septembre, Rebecca Lindsey et d’anciens collègues ont lancé Climate.us, destiné à prendre le relais du portail public démantelé.

Cette riposte est révélatrice. La donnée climatique est devenue à ce point stratégique que sa suppression pousse les chercheurs à inventer des structures indépendantes pour la sauvegarder. La presse internationale, de la RTS à la Tribune de Genève, suit de près ce bras de fer où des laboratoires entiers basculent dans la société civile.

Effacer la donnée, c’est désarmer le débat démocratique

Le danger dépasse le climat. Une démocratie délibère à partir de faits communs : températures mesurées, risques évalués, alertes diffusées. En coupant les budgets, en licenciant les experts et en retirant le constat scientifique fondateur, le pouvoir ne change pas seulement une politique, il appauvrit la matière même du débat public. Les citoyens ne peuvent décider de ce qu’ils ne mesurent plus.

C’est là que se joue l’enjeu démocratique. Lorsque la donnée scientifique devient une variable d’ajustement politique, c’est la capacité collective à voir le réel, et donc à choisir, qui se trouve confisquée. La résistance des climatologues américains, qui reconstruisent patiemment hors de l’État ce que l’État abandonne, rappelle une vérité simple : protéger la science, c’est protéger les conditions mêmes de la décision démocratique.

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