EN CONTINUÉdition du —
Sciences&DémocratieL'information à l'épreuve des faits
Accueil Confiance dans la science Médias : 61 % des Français défiants,…
Confiance dans la science

Médias : 61 % des Français défiants, mais des attentes très claires

Le baromètre La Croix 2026 confirme une défiance majoritaire envers les médias. Mais derrière la méfiance affleurent des exigences précises, presque un cahier des charges de la confiance retrouvée.

Par Clement M ·Mis à jour le 24 juin 2026 à 11h01 ·7 min de lecture
Médias : 61 % des Français défiants, mais des attentes très claires

La défiance envers les médias n’est pas une nouveauté, elle est devenue un fait structurel du paysage français. Le baromètre de la confiance dans les médias publié par La Croix en 2026, réalisé par l’institut Verian, confirme cette tendance lourde : 61 % des personnes interrogées déclarent ne pas faire confiance aux médias en général, soit une progression de 7 points depuis 2023. Le chiffre est suffisamment net pour clore le débat sur l’existence d’une crise de confiance, et suffisamment durable pour qu’on ne puisse plus l’attribuer à une mauvaise conjoncture passagère.

Pourtant, lire ce baromètre comme un simple acte d’accusation serait une erreur d’interprétation. Derrière le rejet de principe, l’enquête révèle un public exigeant, capable de formuler avec précision ce qu’il attend de l’information. La défiance, ici, ressemble moins à un divorce qu’à une mise en demeure. Le lecteur ne tourne pas le dos, il pose ses conditions.

Mesurer le progrès au-delà du PIB : ce que les indicateurs ont vraiment changéConfiance dans la science

Mesurer le progrès au-delà du PIB : ce que les indicateurs ont vraiment changé

Quinze ans après la commission Stiglitz, la France dispose d'une loi et d'un tableau de bord pour mesurer la richesse…Lire l'article →

Un chiffre qui sanctionne, une tendance qui s’installe

Les 61 % mesurés par Verian pour le compte de La Croix marquent un point bas. La progression de 7 points en trois ans n’est pas un accident statistique : elle s’inscrit dans une érosion continue de la crédibilité accordée aux rédactions. Cette défiance se nourrit d’un contexte saturé, où l’information professionnelle se trouve noyée dans un flux permanent de contenus produits hors de tout cadre déontologique.

Le média spécialisé The Media Leader, qui a relayé et analysé ces résultats, souligne que cette défiance frappe d’autant plus fort qu’elle touche une institution dont la légitimité reposait jusqu’ici sur sa fonction de vérification. Quand la promesse de fiabilité devient incertaine aux yeux du public, c’est le socle même du contrat informationnel qui vacille. Le journalisme se retrouve sommé de justifier ce qui, hier, allait de soi.

Cette dégradation n’épargne aucune famille de médias, mais elle s’accompagne d’une nuance que le baromètre prend soin de relever. La défiance ne traduit pas un désintérêt pour l’actualité : les Français continuent de s’informer abondamment. Ce qu’ils contestent, c’est la qualité du tri opéré entre l’essentiel et l’accessoire, entre le vérifié et le simplement plausible. La crise touche moins la quantité d’information que la confiance dans sa fabrication.

Le paradoxe de la confiance de proximité

Le baromètre met au jour un paradoxe éclairant. La défiance s’exprime massivement quand on interroge les Français sur les médias en bloc, abstraction faite de toute marque ou de tout titre. Mais elle recule nettement dès lors que l’on questionne les personnes sur les médias qu’elles consomment réellement, ceux qu’elles ont choisis et qu’elles fréquentent au quotidien.

Autrement dit, la méfiance se porte sur une catégorie générale, presque fantasmée, davantage que sur l’expérience concrète de lecteurs et d’auditeurs. Ce décalage est précieux : il indique que la confiance n’a pas disparu, elle s’est fragmentée et relocalisée. Le lien existe encore, mais il se construit titre par titre, jamais en bloc. C’est une bonne nouvelle pour qui veut reconquérir un public, à condition d’en tirer les bonnes leçons.

Quatre exigences qui dessinent un cahier des charges

L’apport majeur de l’enquête tient dans la précision des attentes exprimées. Loin du rejet diffus, les sondés énoncent des conditions claires. Ces demandes, recensées par le baromètre de La Croix, composent une véritable feuille de route pour les rédactions.

  • La séparation stricte entre information et opinion, réclamée par 78 % des personnes interrogées.
  • L’indépendance des rédactions vis-à-vis de leurs actionnaires, exigée par 77 %.
  • La transparence sur le financement des médias et sur l’usage de l’intelligence artificielle, attendue par 75 %.
  • La reconnaissance du rôle des médias comme contre-pouvoir, partagée par 65 % des répondants.

Ces pourcentages ne décrivent pas un public désabusé, mais un public lucide. Ce qui est demandé relève moins du miracle que de la rigueur professionnelle : distinguer ce qui est établi de ce qui est commenté, dire d’où vient l’argent, expliciter les outils employés. Aucune de ces exigences n’est hors de portée, toutes relèvent du métier bien fait.

La confiance ne se décrète pas, elle se prouve. Chaque article, chaque source citée, chaque correction publiée est une preuve, ou une occasion manquée.

Climategate, anatomie d'une fabrique du doute contre la science climatiqueConfiance dans la science

Climategate, anatomie d’une fabrique du doute contre la science climatique

En 2009, des courriels piratés de climatologues déclenchaient un scandale mondial. Dix-sept ans plus tard, l'affaire reste un cas d'école :…Lire l'article →

L’intelligence artificielle, nouvel objet de vigilance

Que 75 % des sondés réclament de la transparence sur l’usage de l’IA en dit long sur l’évolution rapide des attentes. Il y a quelques années, cette préoccupation n’existait tout simplement pas dans les baromètres. Son irruption traduit une intuition du public : l’automatisation de la production éditoriale soulève des questions de responsabilité, d’origine de l’information et de fiabilité.

Cette exigence rejoint celle de la transparence financière. Dans les deux cas, le lecteur demande à savoir comment se fabrique ce qu’il lit. La boîte noire, qu’elle soit économique ou technologique, est devenue inacceptable. La crédibilité passe désormais par l’explicitation des conditions de production, et non par la seule réputation héritée d’un titre.

Le défi est d’autant plus aigu que l’IA générative bouleverse les repères habituels. Quand un texte peut être produit en quelques secondes, sans intervention humaine vérifiable, la question de l’origine prend une importance inédite. Les 75 % relevés par Verian pour La Croix indiquent que le public a parfaitement saisi cet enjeu, parfois avant les rédactions elles-mêmes. Signaler ce qui est assisté par la machine n’est plus une option, c’est une condition de confiance.

La séparation des faits et des opinions, première des demandes

Si une exigence domine toutes les autres, c’est bien la séparation entre information et opinion, réclamée par 78 % des sondés. Cette demande pointe une confusion devenue banale : éditoriaux, chroniques et reportages se côtoient parfois sans frontière nette, au risque que le commentaire passe pour du fait avéré. Le public, lui, distingue parfaitement les deux et n’admet plus qu’on les mélange.

Pour les rédactions, répondre à cette attente suppose des choix éditoriaux visibles : signaler clairement les tribunes, distinguer l’analyse de la chronique, baliser ce qui relève du parti pris. Cette pédagogie du format n’a rien de cosmétique, elle conditionne la lisibilité du contrat passé avec le lecteur. C’est le minimum exigé par un public qui se veut adulte.

Une défiance qui reste une attente de service public

Le maintien à 65 % de l’attachement à la fonction de contre-pouvoir constitue peut-être le résultat le plus rassurant du baromètre Verian pour La Croix. Une majorité solide de Français continue de considérer que les médias doivent surveiller, questionner et exposer les pouvoirs. La défiance n’est donc pas un désaveu de la mission, mais un reproche fait à son exécution.

Pour les rédactions, le message est exigeant mais constructif. Le public n’a pas tourné le dos à l’information, il en attend davantage de probité. Répondre à cette attente suppose des actes vérifiables plutôt que des proclamations : afficher les financements, baliser le recours à l’IA, séparer visiblement le fait du commentaire. La confiance, à l’épreuve des faits, se gagne sur ce terrain précis, et nulle part ailleurs.

Clement M

Entrepreneur et rédacteur web

Clement M
Rédaction · Sciences & Démocratie

Entrepreneur et rédacteur web

Notez cet article
La lettre

Recevez l'essentiel, chaque vendredi.

Partagez votre avis