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Cigéo : la France grave dans le sol sa solution aux déchets nucléaires

Avec un avis de sûreté favorable obtenu fin 2025 et une enquête publique au printemps 2026, le projet d'enfouissement de Bure approche du décret qui scellerait un choix quasi irréversible.

Par Clement M ·Mis à jour le 25 juin 2026 à 10h53 ·7 min de lecture
Cigéo : la France grave dans le sol sa solution aux déchets nucléaires

Cinq cents mètres sous la plaine de la Meuse, dans une roche argileuse vieille de 160 millions d’années, la France s’apprête à confier ses déchets les plus dangereux au silence du sous-sol. Le projet Cigéo, porté par l’Andra, l’agence nationale chargée de la gestion des déchets radioactifs, a franchi fin 2025 une étape déterminante avec un avis de sûreté favorable. Une enquête publique se tient au printemps 2026, et un décret d’autorisation de création pourrait intervenir avant 2028. Après des décennies d’études, de galeries expérimentales et de controverses, le dossier entre dans sa phase la plus politique.

Derrière le calendrier administratif se joue une question vertigineuse, que peu de démocraties ont eu à trancher aussi explicitement : comment décider aujourd’hui pour une échéance qui se compte en centaines de milliers d’années ? Cigéo n’est pas un chantier comme les autres. C’est un pari sur la stabilité géologique, sur la durabilité de nos institutions et sur la capacité d’une société à tenir une promesse adressée à des générations qu’elle ne connaîtra jamais. Le moindre choix technique engage ici une responsabilité d’une portée inhabituelle.

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Enfouir plutôt que surveiller indéfiniment

Les déchets visés par Cigéo représentent une fraction minime du volume total produit par l’industrie nucléaire française, mais ils concentrent l’essentiel de la radioactivité. Il s’agit des déchets de haute activité et de moyenne activité à vie longue, dont certains resteront dangereux pendant des dizaines de milliers d’années. Aucun entreposage en surface ne peut raisonnablement garantir une surveillance humaine continue sur de telles durées, exposée aux guerres, aux crises économiques ou à de simples oublis institutionnels.

L’idée directrice, défendue de longue date par l’Andra et reprise par les autorités, est celle du stockage géologique profond. La couche d’argile du Callovo-Oxfordien, particulièrement imperméable, jouerait le rôle de barrière naturelle, ralentissant à l’extrême la migration éventuelle des radionucléides vers la surface. À cette barrière géologique s’ajoutent des barrières ouvragées : conteneurs métalliques, alvéoles bétonnées, scellements d’argile gonflante. Selon les éléments rapportés par Connaissance des énergies, le principe retenu mise sur la réversibilité pendant au moins un siècle d’exploitation, avant une fermeture définitive qui ne dépendra plus d’aucune intervention humaine.

Trente-sept milliards d’euros et une facture qui glisse

Le coût du projet a été réévalué et s’établit désormais autour de 37 milliards d’euros, un montant qui couvre l’ensemble du cycle, de la construction à la fermeture en passant par plus d’un siècle d’exploitation. Cette estimation, relayée notamment par L’Usine Nouvelle, a connu plusieurs révisions successives au fil des années, ce qui nourrit les interrogations sur la maîtrise budgétaire d’un chantier hors norme. Chaque actualisation a eu tendance à alourdir l’addition, signe de la difficulté à cadrer un projet d’une telle ampleur temporelle.

Le financement repose sur les producteurs de déchets, au premier rang desquels EDF, en application du principe pollueur-payeur. Mais l’étalement du calendrier sur plus d’un siècle rend tout chiffrage intrinsèquement incertain. Les coûts de main-d’oeuvre, d’énergie, de matériaux et de réglementation peuvent évoluer de façon imprévisible sur une telle durée, et nul ne peut garantir la santé financière des opérateurs jusqu’à la fermeture du site.

Décider pour cent mille ans suppose d’admettre que nous ne maîtrisons ni les techniques, ni les coûts, ni les institutions des siècles qui viennent. Cigéo oblige une démocratie à raisonner à une échelle qui dépasse l’entendement ordinaire.

Cette incertitude financière n’est pas un détail technique. Elle conditionne la crédibilité de l’engagement pris envers l’avenir : un stockage mal financé sur le long terme deviendrait un fardeau transmis sans les moyens de l’assumer. La provision constituée aujourd’hui doit donc résister à des aléas que personne ne sait anticiper sur un horizon aussi lointain.

Une décision quasi irréversible par construction

Le paradoxe de Cigéo tient dans sa nature même. Le projet revendique une réversibilité durant l’exploitation, mais son but ultime est le confinement définitif, donc l’irréversibilité. Une fois les galeries scellées, revenir en arrière supposerait des opérations d’une complexité et d’un coût considérables, sinon impossibles. Cette tension explique l’intensité des débats. Pour ses promoteurs, l’enfouissement profond est la seule solution responsable, celle qui ne reporte pas indéfiniment le problème sur la surveillance humaine. Pour ses opposants, il revient à parier sur des certitudes géologiques que nul ne peut vérifier sur l’échelle de temps concernée.

Les principaux points de friction se cristallisent autour de quelques enjeux récurrents, régulièrement soulevés lors des débats publics :

  • la fiabilité du modèle géologique sur des durées sans précédent dans l’histoire humaine
  • le risque d’incendie ou de production de gaz dans les alvéoles de déchets bitumés
  • la transmission de la mémoire du site aux sociétés futures
  • l’acceptabilité locale, dans un territoire marqué par des années de contestation
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Le Conseil d’État, gardien de la procédure

Au-delà de la sûreté technique, Cigéo doit franchir une série d’étapes juridiques exigeantes. Le Conseil d’État a été amené à se prononcer sur des aspects de la procédure et de l’utilité publique du projet, confirmant le cadre dans lequel s’inscrit la marche vers le décret d’autorisation. Cet examen juridictionnel n’est pas une formalité. Il garantit que la décision finale repose sur une base légale solide, après consultation du public et instruction des recours.

Dans un dossier aussi sensible, la robustesse de la procédure participe directement à la légitimité du choix. Chaque avis, chaque consultation et chaque recours instruit ajoute une couche de contrôle démocratique à une décision dont les effets se prolongeront bien au-delà de la durée de vie des institutions qui la prennent. C’est aussi cette accumulation de garanties formelles qui doit rendre le projet défendable face aux générations futures.

Faire parler la mémoire sur cent mille ans

Comment avertir des civilisations futures, dont nous ignorons la langue et les codes, qu’un site enfoui ne doit pas être perturbé ? La question, longtemps reléguée au rang de curiosité, est devenue un objet de recherche à part entière. Archives pérennes, marqueurs physiques, transmission orale et institutionnelle : aucune solution unique ne s’impose. L’Andra travaille sur des dispositifs de conservation de la mémoire à très long terme, conscient qu’aucun support ne traverse intact des dizaines de millénaires.

Le défi est autant culturel que technique. Il rappelle que Cigéo n’est pas seulement une infrastructure, mais un acte de transmission civilisationnelle qui interroge notre rapport au temps long.

Décider en démocratie pour l’imprévisible

Cigéo confronte la décision démocratique à ses limites temporelles. Nos institutions sont conçues pour des horizons de quelques années, rarement de quelques décennies. Le stockage géologique exige de raisonner sur des durées qui rendent dérisoires les notions ordinaires de mandat, de budget ou de responsabilité. Le printemps 2026 et l’enquête publique offrent un moment rare de délibération collective avant l’irréversible.

Quelle que soit l’issue, le dossier aura au moins eu le mérite d’obliger une société à formuler clairement ce qu’elle lègue, et à qui. Graver une solution dans le sol, c’est aussi y graver une part de notre rapport à l’avenir, et accepter de répondre, dès aujourd’hui, de choix dont nous ne verrons jamais les conséquences.

Clement M

Entrepreneur et rédacteur web

Clement M
Rédaction · Sciences & Démocratie

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