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Évaluer la recherche : la réforme discrète du HCERES

Le 29 janvier 2026, le HCERES a validé une nouvelle méthode d'évaluation des laboratoires. Derrière une réforme technique se joue une question politique majeure : qui juge la science, et pour quels usages ?

Par Clement M ·Mis à jour le 24 juin 2026 à 11h01 ·7 min de lecture
Évaluer la recherche : la réforme discrète du HCERES

Les réformes décisives ne font pas toujours la une. Le 29 janvier 2026, le HCERES, le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, a validé une nouvelle méthodologie d’évaluation des unités de recherche. L’annonce, technique en apparence, touche au cœur du fonctionnement de la science française : la manière dont les laboratoires sont jugés, et les critères selon lesquels ce jugement s’opère.

L’évaluation n’est jamais neutre. Elle oriente les financements, les carrières et les priorités scientifiques. Réformer ses règles, c’est redéfinir ce que la collectivité attend de ses chercheurs. Sous l’aspect procédural, la décision du HCERES engage donc une vision de la recherche et de son rôle dans la société.

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Une refonte annoncée sans tambour

La nouvelle méthodologie validée le 29 janvier 2026 poursuit trois objectifs affichés par le HCERES : simplifier les procédures, recentrer l’évaluation sur la science et son impact, et rendre la démarche plus stratégique. Chacun de ces termes mérite d’être pesé, car ils dessinent une rupture avec les pratiques antérieures, souvent jugées trop lourdes et trop bureaucratiques par les équipes évaluées.

La simplification répond à une critique récurrente. Les campagnes d’évaluation mobilisaient un temps considérable, au détriment du travail de recherche lui-même. Remplir des dossiers volumineux, multiplier les indicateurs, répondre à des grilles toujours plus détaillées : les équipes dénonçaient une bureaucratie qui éloignait l’évaluation de son objet. En allégeant les dossiers et les procédures, le HCERES entend rendre l’exercice moins chronophage et plus utile à ceux qui en font l’objet. Reste à vérifier que l’allègement administratif ne se paie pas d’un appauvrissement de l’examen, car la concision ne doit pas devenir un prétexte à la superficialité.

Recentrer sur la science et son impact

Le deuxième axe, le recentrage sur la science et son impact, soulève des questions plus délicates. Évaluer l’impact suppose de définir ce que l’on mesure : nombre de publications, retombées sociétales, contributions à la formation, transfert vers l’industrie. Chaque choix privilégie un type de recherche au détriment d’un autre.

La recherche fondamentale, dont les retombées sont par nature différées et imprévisibles, peut souffrir d’une survalorisation de l’impact immédiat. Le HCERES devra veiller à ce que la quête d’utilité ne pénalise pas les travaux exploratoires, ceux dont la fécondité ne se révèle parfois qu’après des décennies. L’équilibre est subtil entre exigence de résultats et liberté de chercher.

L’histoire des sciences regorge d’exemples où des recherches sans application apparente ont fini par transformer le monde. Survaloriser l’impact mesurable risquerait de décourager précisément le type de curiosité désintéressée qui a longtemps fait la force de la recherche publique. Le recentrage sur la science et son impact ne vaudra donc que s’il intègre une définition large et patiente de ce qu’est un résultat utile, capable d’accueillir l’incertitude inhérente à toute découverte.

Mesurer la science, c’est déjà l’orienter. Le choix des indicateurs n’est jamais un acte technique, c’est une décision politique sur ce que l’on attend du savoir.

L’archive ouverte, exigence symbolique et concrète

Parmi les nouveautés, une disposition retient l’attention par sa portée symbolique : toute publication citée dans le cadre de l’évaluation devra être déposée en archive ouverte, sur la plateforme HAL. La mesure peut sembler administrative, elle engage en réalité une conception de la science comme bien commun.

Déposer en archive ouverte, c’est rendre les résultats de la recherche accessibles à tous, sans barrière de paywall ni d’abonnement coûteux. Le CNRS, engagé de longue date dans la science ouverte, voit dans cette exigence un levier puissant. En conditionnant la valorisation des publications à leur libre accès, le HCERES transforme une bonne pratique encouragée en réflexe désormais attendu. La science financée par l’argent public a vocation à profiter à la collectivité qui la finance, et le dépôt sur HAL matérialise concrètement ce principe, longtemps invoqué mais inégalement appliqué.

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Qui juge la science, et selon quels critères ?

La réforme rouvre une question fondamentale, qui dépasse largement le cadre français. Qui est légitime pour évaluer la qualité d’une recherche ? Des pairs, des instances administratives, des indicateurs automatisés ? Le HCERES, autorité publique indépendante, incarne un modèle d’évaluation institutionnelle dont la légitimité repose sur sa rigueur et sa transparence.

Le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, tutelle du système, attend de cette réforme une évaluation plus stratégique, capable d’éclairer les arbitrages de politique scientifique. Mais cette ambition stratégique ne doit pas glisser vers un pilotage trop directif, qui ferait de l’évaluation un instrument de commande plutôt qu’un outil de connaissance. La frontière entre orienter et contraindre est étroite : une évaluation devient illégitime dès lors qu’elle cesse de décrire la réalité de la recherche pour lui dicter ses priorités. Préserver l’indépendance du jugement scientifique reste, à cet égard, la condition de la crédibilité de tout l’édifice.

Une réforme observée par toute la communauté

Au sein des laboratoires, la nouvelle méthodologie suscite des attentes prudentes. Les chercheurs réclamaient depuis longtemps un allègement de la charge administrative, mais ils restent attentifs à la place laissée à l’évaluation par les pairs, garante d’une appréciation qualitative que nul indicateur ne remplace. La crédibilité de la réforme se jouera dans sa mise en œuvre concrète, campagne après campagne.

Le CNRS comme le Ministère devront accompagner cette transition par des moyens et des repères clairs. Une méthodologie, aussi bien pensée soit-elle, ne vaut que par la manière dont les comités d’évaluation s’en saisissent sur le terrain. C’est dans ce passage du texte à la pratique que se mesurera la portée réelle du changement.

Les enjeux pour les usages de demain

Au-delà des laboratoires, c’est l’usage social de l’évaluation qui se joue. Les résultats nourrissent les décisions de financement, la cartographie des forces nationales, les choix de spécialisation des établissements. Une évaluation mieux conçue peut renforcer la qualité du système ; une évaluation mal calibrée peut figer les hiérarchies et décourager la prise de risque.

Voici les points de vigilance que cette réforme appelle :

  • Préserver la place de la recherche fondamentale face à la valorisation de l’impact immédiat.
  • Garantir que la simplification n’affaiblisse pas la profondeur de l’examen par les pairs.
  • Faire de l’archive ouverte un acquis durable et non une simple formalité de dépôt.

La réforme du HCERES restera discrète dans le débat public, elle n’en est pas moins structurante. En redéfinissant qui juge la science, selon quels critères et pour quels usages, elle dessine en creux le visage de la recherche française des prochaines années. C’est précisément parce qu’elle paraît technique qu’elle mérite d’être regardée de près. Les choix faits aujourd’hui sur la manière d’évaluer engageront durablement la liberté des chercheurs, l’orientation des financements et, in fine, la place de la science dans la décision publique. À ce titre, l’évaluation n’est pas l’affaire des seuls spécialistes : elle concerne quiconque attend du savoir qu’il éclaire la démocratie.

Clement M

Entrepreneur et rédacteur web

Clement M
Rédaction · Sciences & Démocratie

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