Qui paie pour lire la science que vos impôts ont déjà financée ?
À partir du 1er janvier 2026, faute d'accord entre Couperin et l'éditeur SAGE, les chercheurs français risquent de perdre l'accès à des centaines de revues. Derrière ce bras de fer se cache une question simple et explosive : pourquoi la collectivité paie-t-elle deux fois pour un savoir qu'elle a déjà financé ?

Au 1er janvier 2026, le contrat « Read & Publish » qui liait les universités françaises et suisses à l’éditeur SAGE a expiré sans renouvellement. Pour des milliers de chercheurs, cela signifie une chose brutale : ne plus pouvoir lire, ni publier sans frais, dans des centaines de revues. Cet épisode n’est pas un incident technique. Il révèle la fracture profonde d’un système où l’argent public finance la recherche, puis la rachète à prix d’or pour la lire. Qui paie, au juste, pour accéder à une science que la collectivité a déjà payée ?
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Le consortium Couperin, qui négocie au nom de l’enseignement supérieur français, et SAGE Publishing n’ont pas trouvé d’accord pour la période 2026-2028. Le contrat précédent a pris fin le 31 décembre 2025. Résultat : à partir de cette date, l’accès aux articles SAGE publiés en 2026 n’est plus garanti, sauf pour ceux disponibles en accès ouvert. Côté publication, les frais ne sont plus couverts, et les institutions déconseillent fortement de soumettre à cet éditeur tant que dure le blocage.
La situation n’est pas isolée. Les bibliothèques universitaires suisses ont communiqué de manière coordonnée sur ce même « no deal », signe que la résistance face aux grands éditeurs se structure à l’échelle européenne. Comme le rappelle la Bibliothèque universitaire de médecine de Lausanne, faute d’accord, les chercheurs perdent simplement l’accès aux nouveautés. Les négociations doivent reprendre courant 2026, mais les institutions se préparent désormais à vivre durablement sans contrat.
Ce blocage place les chercheurs dans une situation absurde : continuer à soumettre leurs travaux à un éditeur dont les revues ne seront plus accessibles à leurs propres collègues. C’est précisément ce paradoxe qui pousse de plus en plus d’établissements à assumer le rapport de force, quitte à renoncer temporairement à des titres prestigieux pour ne pas signer à n’importe quel prix.
« Read & Publish » : le mirage de l’accord transformant
Les contrats dits « transformants », comme le « Read & Publish » de SAGE, devaient être la solution miracle. Le principe : un même chèque couvre à la fois la lecture (read) et la publication en accès ouvert (publish). Sur le papier, c’est élégant. Dans les faits, ces accords ont surtout permis aux éditeurs de verrouiller leurs revenus tout en repoussant la véritable bascule vers l’accès ouvert.
Le coût reste vertigineux. Selon l’Ifremer, publier dans une revue hybride coûte en moyenne 2 500 euros par article, soit environ 750 euros de plus que dans une revue exclusivement en accès ouvert. L’institut consacre près de 600 000 euros par an à ses seuls abonnements, pour environ 600 articles publiés. Certains éditeurs vont plus loin : IEEE a instauré en 2025 des « frais de dépôt » de 1 275 euros pour archiver un article en accès ouvert, pénalisant ainsi les chercheurs qui respectent les obligations nationales de science ouverte.
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Le cœur du scandale tient en une phrase : l’État paie deux fois. Une première fois pour financer les laboratoires, les salaires des chercheurs et leurs travaux. Une seconde fois pour racheter, sous forme d’abonnements ou de frais de publication, l’accès aux résultats de cette même recherche. À cela s’ajoute un troisième don gratuit : le travail d’évaluation par les pairs, assuré bénévolement par les scientifiques eux-mêmes, qui constitue pourtant la valeur ajoutée vendue par les éditeurs.
- Financement public de la recherche en amont ;
- Évaluation bénévole par les pairs, offerte aux éditeurs ;
- Rachat à prix fort via abonnements et frais de publication.
Pendant ce temps, les marges des plus grands groupes d’édition scientifique dépassent souvent celles de l’industrie technologique. Le savoir produit par la collectivité devient une marchandise dont l’accès se monnaie, y compris auprès de ceux qui l’ont financé. Pour les pays du Sud, les petites universités et le simple citoyen, la barrière est tout bonnement infranchissable.
Les éditeurs justifient ces tarifs par le coût de la mise en forme, de l’hébergement et de la diffusion. Mais à l’ère du numérique, ces dépenses ont fondu, tandis que les prix, eux, continuent de grimper. Le déséquilibre est tel que des consortiums entiers, en France comme ailleurs, ont commencé à arbitrer : mieux vaut perdre l’accès à une revue que de cautionner une inflation que plus rien ne justifie.
La voie « diamant » : un savoir sans péage
Face à cette impasse, un modèle alternatif gagne du terrain : l’accès ouvert « diamant ». Son principe est radical de simplicité : ni l’auteur ni le lecteur ne paient. Aucune transaction financière entre celui qui écrit, celui qui édite et celui qui lit. La publication redevient un bien commun, financée par les institutions ou des consortiums publics, et non par un marché privé.
La France s’y engage concrètement. L’Ifremer et l’IRD ont basculé la revue Aquatic Living Resources en diamant, garantissant un accès libre sans frais pour les auteurs. Le consortium Couperin soutient en parallèle le Plan de soutien à l’édition scientifique française 2022-2026, doté de 18 millions d’euros, ainsi que des plateformes comme OpenEdition ou Érudit. C’est aussi l’esprit du Plan S, qui n’accepte de couvrir des frais de publication que pour les revues exclusivement en accès ouvert et référencées dans le DOAJ.
Une bataille démocratique, pas seulement budgétaire
Réduire ce conflit à une querelle de gros sous serait une erreur. Ce qui se joue dans les négociations bloquées avec SAGE, c’est la nature même du savoir scientifique dans une démocratie. Une recherche financée par l’impôt appartient-elle à la collectivité, ou peut-elle être privatisée puis revendue à ceux qui l’ont déjà payée ?
L’accès libre à la science n’est pas un confort de spécialistes. Il conditionne la capacité d’un médecin de campagne à se tenir informé, d’un journaliste à vérifier une affirmation, d’un citoyen à comprendre un débat sur le climat ou la santé. À l’heure où la défiance envers les faits progresse, fermer l’accès au savoir vérifié revient à laisser le champ libre à la désinformation. La voie diamant n’est donc pas qu’un choix budgétaire : c’est un choix de société, celui d’une science dont l’accès, comme l’air ou l’éducation, ne devrait jamais dépendre du portefeuille.


