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« Safe Place for Science » : comment la France est devenue le refuge des chercheurs chassés par Trump

Quarante et un scientifiques venus des États-Unis ont déjà rejoint des laboratoires français, sur quarante-six financés par « Choose France for Science ». Derrière l'opération de séduction se joue une bataille de souveraineté : qui finance, héberge et protège la recherche quand la première puissance scientifique mondiale se met à la rationner ?

Par La rédaction ·Mis à jour le 20 juin 2026 ·6 min de lecture
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Un transfert de talents que l’Europe n’avait jamais réussi à provoquer

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, la communauté scientifique américaine vit sous tension. Gel de crédits, annulation de subventions, mises à l’écart de thématiques jugées indésirables : la politique fédérale a fait, en quelques mois, ce que des années de discours européens sur l’« attractivité » n’avaient jamais obtenu. Plus de quarante scientifiques exerçant aux États-Unis ont depuis été accueillis en France pour y poursuivre leurs travaux. Au total, quarante-six chercheurs ont été financés par le programme gouvernemental « Choose France for Science », dont quarante et un arrivent directement des laboratoires américains. Le chiffre est modeste à l’échelle d’un système de recherche, mais il est inédit par sa direction : pour la première fois depuis des décennies, le flux des cerveaux s’inverse au profit du Vieux Continent.

Le symbole compte autant que le nombre. Quand un astrophysicien, un climatologue ou un spécialiste de santé publique formé à Stanford ou à Yale choisit Marseille ou Paris, ce n’est pas seulement un déménagement professionnel. C’est le signe qu’un environnement de recherche réputé intouchable a cessé d’offrir ce que les scientifiques placent au-dessus du salaire : la stabilité du financement et la liberté de choisir leurs sujets.

Aix-Marseille, première porte ouverte avec « Safe Place for Science »

C’est Aix-Marseille Université qui a ouvert le bal, dès mars 2025, avec un programme au nom explicite : « Safe Place for Science », un lieu sûr pour la science. L’établissement a dégagé une enveloppe d’environ dix-sept millions d’euros, portée par sa fondation Amidex, pour accueillir des chercheurs « menacés » dans leur capacité à travailler librement. L’appel a déclenché une réponse spectaculaire : plusieurs centaines de candidatures, émanant d’institutions parmi les plus prestigieuses des États-Unis. Après présélection, des dizaines de profils ont été retenus dans des domaines aussi divers que la santé, l’astrophysique, les sciences du climat, l’environnement et les sciences humaines et sociales.

Le dispositif ne repose pas sur la seule université. Amidex fédère un réseau de partenaires de premier plan — CNRS, Inserm, IRD, CEA, hôpitaux universitaires de Marseille, Institut Paoli-Calmettes — qui mutualisent moyens et postes d’accueil. Cette architecture collective n’est pas un détail administratif : elle permet d’offrir à un chercheur recruté un écosystème complet, plateformes techniques, équipes et financement pluriannuel, là où une initiative isolée n’aurait pu garantir qu’un contrat précaire. Les premiers scientifiques américains sont arrivés sur place au cours du printemps, et de nouvelles cohortes étaient attendues à la rentrée.

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De l’initiative locale à la stratégie d’État

L’élan marseillais a rapidement trouvé un relais au sommet de l’État. En avril, puis lors d’un événement organisé à la Sorbonne début mai 2025, Emmanuel Macron a lancé la plateforme nationale « Choose France for Science », chargée de coordonner l’accueil des chercheurs étrangers et des Français exerçant à l’étranger. La démarche a aussitôt pris une dimension européenne : aux côtés du président français, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a annoncé un programme « Choose Europe for Science » assorti d’une enveloppe de cinq cents millions d’euros sur la période 2025-2027 pour faire de l’Europe un « aimant » à chercheurs, en partie injectée dans le Conseil européen de la recherche.

La plateforme française a vite trouvé son public : plus de mille sept cents comptes créés en quelques mois, des dizaines de dossiers solides déposés et examinés par un jury, et une première vague de lauréats internationaux dévoilée. Le CNRS, de son côté, a lancé sa propre opération pour attirer des scientifiques visés par les coupes fédérales, en visant aussi les chercheurs français installés outre-Atlantique qui, selon les mots de sa direction, ne souhaitent pas élever leurs enfants dans l’Amérique de Donald Trump. À ces dispositifs récents s’ajoute un outil plus ancien et désormais réactivé : le programme PAUSE, piloté par le Collège de France, qui depuis 2017 a permis à près de six cents chercheurs et une centaine d’artistes de plus de quarante pays de rejoindre les réseaux français, en cofinançant jusqu’à 60 % des projets d’accueil.

Ce que fuient les chercheurs : l’argent, mais surtout la liberté

Pour mesurer l’ampleur du basculement, il faut regarder ce qui se passe outre-Atlantique. Au cours de l’année 2025, l’administration Trump a gelé ou interrompu des milliers de financements octroyés par les grandes agences fédérales, les National Institutes of Health et la National Science Foundation. Plusieurs milliards de dollars de crédits non dépensés ont été suspendus, des milliers de bourses annulées, et certaines universités ont dû imposer gel des embauches, restrictions de déplacements et baisse des admissions en doctorat. Particularité de ces coupes : elles ont visé de façon disproportionnée des thématiques jugées politiquement indésirables — désinformation, hésitation vaccinale, maladies infectieuses, recherches sur des populations minoritaires.

C’est ce dernier point qui transforme une question budgétaire en enjeu démocratique. Quand un État ne se contente plus de réduire les moyens mais sélectionne les sujets autorisés, il franchit la frontière qui sépare l’arbitrage financier de la censure. La liberté académique — celle de choisir sa question de recherche, de publier ses résultats et de contredire le pouvoir — devient alors la véritable monnaie d’échange. Les chercheurs qui font leurs valises ne fuient pas seulement la pénurie : ils fuient l’idée qu’un gouvernement puisse décider à leur place de ce qui mérite d’être étudié.

Une souveraineté scientifique à construire, pas seulement à proclamer

Pour la France, l’opportunité est réelle mais exige de la lucidité. Accueillir quelques dizaines de scientifiques ne suffit pas à inverser un rapport de force mondial : les budgets de recherche américains, même rabotés, restent sans commune mesure avec les moyens européens, et la précarité chronique des carrières académiques en France demeure un repoussoir que les beaux discours ne corrigent pas. Le risque serait de se contenter d’un effet d’annonce, de capter une vague médiatique sans bâtir les conditions durables — postes pérennes, salaires compétitifs, stabilité des financements — qui retiendront ces talents au-delà des trois années d’un programme.

Reste que l’épisode dit quelque chose de profond sur l’époque. La science est devenue un terrain de souveraineté au même titre que l’énergie ou la défense. En ouvrant ses laboratoires aux chercheurs chassés par Washington, la France ne fait pas seulement preuve d’hospitalité : elle affirme qu’un pays se définit aussi par sa capacité à protéger la liberté de chercher. À elle, désormais, de transformer ce moment d’attractivité en politique de long terme — sous peine de voir ces réfugiés de la science repartir aussi vite qu’ils sont venus.

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