Devant le CA du CNRS, le retour d’une science qui descend dans la rue
Vingt ans après « Sauvons la recherche », les laboratoires se remobilisent autour des conseils d'administration. En jeu : le droit des chercheurs à peser sur leur propre gouvernance, et la place du débat démocratique dans la science.

Le 13 mars 2026, comme le 13 décembre précédent, des chercheurs, ingénieurs et techniciens se sont rassemblés devant le siège du CNRS au moment où s’ouvrait son conseil d’administration. La scène a quelque chose de familier : en 2004, le mouvement « Sauvons la recherche » avait fait des séances des instances dirigeantes un théâtre d’affrontement, allant jusqu’à vouloir bloquer un CA pour forcer le dialogue. Deux décennies plus tard, le rituel renaît, et il dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont une communauté scientifique défend ses conditions d’existence.
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« Sauvons la recherche » fut, au milieu des années 2000, l’un des rares mouvements sociaux portés par des scientifiques eux-mêmes, et non par leurs seuls représentants syndicaux. Des milliers de directeurs d’unité avaient menacé de démissionner de leurs fonctions administratives : une grève des responsabilités, inédite, qui mettait le doigt sur une vérité simple. Une institution de recherche ne tourne que parce que des chercheurs acceptent, gratuitement ou presque, d’en assumer la gestion quotidienne.
Ce répertoire d’action n’a jamais vraiment disparu. Il ressurgit aujourd’hui parce que les causes profondes demeurent : un sentiment de dépossession, l’impression que les décisions structurantes se prennent loin des paillasses, et la conviction que le seul moyen de se faire entendre reste l’occupation symbolique des lieux de pouvoir.
Manifester quand on est chercheur
La mobilisation scientifique a une grammaire particulière. Le chercheur fonctionnaire dispose, comme tout agent public, du droit de grève et du droit de manifester. Mais l’exercer suppose de surmonter une réticence culturelle : la blouse n’est pas le gilet, et l’on a longtemps voulu croire la science apolitique, au-dessus de la mêlée des intérêts.
Les rassemblements devant les conseils d’administration tranchent avec cette image. Ils affirment que défendre l’emploi scientifique, la rémunération des contractuels ou la liberté de recherche n’est pas une trahison de la neutralité, mais sa condition. Bloquer ou retarder une séance, distribuer des motions aux administrateurs, lire une déclaration intersyndicale à l’ouverture des débats : autant de gestes qui réinscrivent le conflit social au cœur même de l’institution, là où on préférerait souvent le tenir à distance.
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Au fond, c’est la gouvernance des organismes qui est interrogée. Le CNRS reste doté d’une singularité française : le Comité national de la recherche scientifique, composé pour partie d’élus, évalue les unités et les carrières. Cette tradition d’autogestion partielle, héritée de l’après-guerre, donne aux chercheurs un poids réel sur leur propre évaluation.
Mais beaucoup estiment que cet équilibre s’effrite. La montée en puissance des financements sur projet, l’inflation des appels à candidatures et la concentration des arbitrages budgétaires déplacent le centre de gravité vers les directions et les tutelles. Les déclarations lues en CA, qu’elles émanent de la CFDT ou du SNTRS-CGT, reviennent toutes sur ce point : la collégialité recule, et avec elle la légitimité démocratique des décisions qui engagent des milliers de personnes.
- Un capital de fonctionnement entamé, avec des pertes cumulées de l’ordre de 500 millions d’euros en deux ans selon les organisations syndicales.
- Une part de personnels permanents en repli relatif, compensée par des recrutements contractuels volatils.
- Des fonctions support sous tension et une dépendance accrue aux financements compétitifs.
- Une précarité jugée bien supérieure à celle du reste de la fonction publique.
La précarité, moteur de la colère
Derrière les motions et les banderoles, il y a des trajectoires concrètes. Doctorants payés au lance-pierre, post-doctorants enchaînant les contrats à durée déterminée pendant dix ans, ingénieurs d’études dont le poste dépend d’un financement qui s’arrête. La précarité n’est pas un argument abstrait : elle est devenue la condition ordinaire d’une partie importante de ceux qui font la science au quotidien.
C’est précisément ce qui donne aux rassemblements devant les CA leur charge politique. Les contractuels, par définition, n’ont pas voix au chapitre dans les instances : ils ne votent pas, ne siègent pas, et leur avenir se décide sans eux. Manifester devient alors le seul canal d’expression d’une catégorie sans représentation, et la mobilisation collective vient combler un déficit structurel de démocratie.
Quand la contestation pèse sur la gouvernance
Reste la question de l’efficacité. Bloquer un conseil d’administration ne change pas une loi de finances. Mais l’histoire récente montre que la pression de la base infléchit les pratiques : arbitrages reportés, engagements de revalorisation, ouverture de concertations. La menace de paralysie fonctionne comme un rappel permanent que la légitimité d’une direction ne tient pas qu’à un organigramme, mais à l’adhésion de celles et ceux qui font vivre les laboratoires.
Le retour de ce répertoire d’action interroge bien au-delà de la recherche. Une institution qui ne s’écoute plus de l’intérieur finit par se gouverner contre une partie des siens. La capacité des chercheurs à manifester, à interpeller leurs propres dirigeants et à exiger des comptes n’est pas un grain de sable dans la machine : c’est le signe qu’il existe encore, dans la science publique, un espace où la décision se discute plutôt qu’elle ne se subit. Préserver cet espace, c’est défendre l’idée que la production du savoir reste, aussi, une affaire démocratique.


