Données de santé : la France solde son divorce avec Microsoft
Le Health Data Hub, entrepôt des données de santé des Français, quitte Microsoft Azure pour l'hébergeur français Scaleway. Derrière cette bascule, un test grandeur nature de la souveraineté numérique face au Cloud Act américain.

C’est une promesse vieille de six ans qui commence enfin à prendre corps. Le 23 avril 2026, la Plateforme des données de santé, plus connue sous le nom de Health Data Hub, a officialisé le choix de l’hébergeur français Scaleway, filiale du groupe Iliad, pour accueillir l’immense entrepôt de données médicales des Français. Un nom chasse l’autre : celui de Microsoft, dont le cloud Azure hébergeait ces informations sensibles depuis 2019. Au-delà du contrat, c’est un symbole. La souveraineté numérique, longtemps incantation politique, passe ici l’épreuve du réel.
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Depuis sa création, le Health Data Hub traînait une contradiction embarrassante : cet outil pensé pour faire de la France un champion de la recherche médicale reposait sur l’infrastructure d’un géant américain. Le grief n’a jamais été la qualité technique d’Azure, mais sa nationalité. En cause, le Cloud Act, cette loi américaine de 2018 qui autorise Washington à exiger d’un acteur américain l’accès à des données, où qu’elles soient stockées dans le monde. Y compris à Paris.
Le doute n’est pas théorique. Interrogé sous serment, un représentant de Microsoft a reconnu ne pas pouvoir s’opposer juridiquement à une injonction américaine visant des données de patients français. L’aveu a fait l’effet d’un électrochoc. Pour le ministère de la Santé, il s’agit désormais d’un « choix stratégique pour renforcer la sécurité, la confiance et notre indépendance technologique ».
Scaleway, vainqueur d’une compétition serrée
Le choix de Scaleway n’a rien d’une formalité. L’hébergeur a dû s’imposer face à OVHcloud, Atos et Cloud Temple, au terme d’une procédure de deux mois et demi structurée autour de plus de 350 exigences techniques. Sécurité, résilience, capacité à montée en charge : l’offre retenue a été jugée « la mieux adaptée ». Le contrat, évalué à environ 180 millions d’euros, donne à la PME française une vitrine considérable.
Reste une nuance de taille, documentée par L’Usine Digitale : Scaleway est déjà certifié Hébergeur de données de santé (HDS), mais ne détient pas encore le précieux visa SecNumCloud délivré par l’ANSSI. L’hébergeur a engagé cette qualification dès janvier 2025 ; elle reste en cours d’instruction.
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Ce label n’a rien d’un détail administratif. SecNumCloud garantit qu’un hébergeur est immunisé contre les législations extraterritoriales : ni capital, ni gouvernance, ni siège soumis à une puissance étrangère susceptible de réclamer un accès aux données. De fait, il exclut mécaniquement les géants américains, y compris leurs montages de cloud dits « de confiance » noués avec des partenaires français.
- Une qualification délivrée par l’ANSSI, l’agence nationale de cybersécurité.
- Une exigence désormais non négociable pour héberger les données du Health Data Hub.
- Un critère qui transforme la commande publique en levier de souveraineté.
Le gouvernement s’est engagé sur une bascule vers une infrastructure SecNumCloud d’ici la fin 2026. Le calendrier de Scaleway devra donc épouser celui de l’instruction par l’ANSSI, un alignement qui constitue le principal point de vigilance du dossier.
Une migration en plusieurs vagues
Déménager un entrepôt de donnees de santé ne se fait pas en un week-end. La migration de la base principale, le Système national des données de santé (SNDS), est attendue entre la fin 2026 et le début 2027. Pour ne pas interrompre les projets de recherche en cours, Azure et Scaleway fonctionneront en parallèle durant une période de transition, les données étant transférées par lots fonctionnels plutôt que d’un seul bloc.
Cette prudence opérationnelle, soulignée par les acteurs du secteur dans la presse spécialisée en santé numérique, en dit long sur la complexité de l’exercice. Il ne suffit pas d’avoir un hébergeur souverain : encore faut-il que la béquille de continuité ne réintroduise pas, le temps de la transition, la dépendance que l’on cherche à quitter.
Un précédent qui dépasse la santé
L’enjeu déborde très largement le secteur médical. Si l’État parvient à rapatrier les données de santé de millions de Français sur une infrastructure 100 % nationale, sans dégradation de service ni envolée des coûts, il offrira la démonstration que la souveraineté numérique n’est pas qu’un slogan. À l’inverse, un retard ou un couac fragiliserait durablement la crédibilité de l’offre française face aux hyperscalers américains.
Au fond, ce dossier pose une question profondément démocratique : qui décide, en dernier ressort, du sort des données les plus intimes des citoyens ? Confier le dossier médical d’un pays à une juridiction étrangère, c’est accepter qu’un tribunal hors de tout contrôle parlementaire français puisse, un jour, y accéder. En reprenant la main sur son entrepôt de santé, la France ne défend pas seulement un marché : elle réaffirme que la protection de la vie privée relève d’un choix collectif, et non d’une délégation silencieuse à la loi du plus fort.


