EPR2 : le « chantier du siècle » à 72,8 Md€, plus de 100 Md€ selon la Cour des comptes
Le programme de six réacteurs EPR2 est désormais chiffré à environ 72,8 Md€, mais la Cour des comptes évoque un coût complet pouvant dépasser 100 Md€. Un audit de l'État est attendu pour le premier trimestre 2026.

C’est l’un des plus gros engagements industriels de la France pour les décennies à venir, et son prix ne cesse de grimper. Le programme de six réacteurs nucléaires EPR2, présenté comme le « chantier du siècle », est désormais chiffré autour de 72,8 Md€ par EDF, contre une cinquantaine de milliards évoqués au lancement. La Cour des comptes, elle, estime que la facture complète pourrait dépasser 100 Md€ une fois le financement intégré. Derrière ces chiffres se cache une question qui dépasse l’ingénierie : comment décide-t-on collectivement d’un tel pari sur cinquante ans ?
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Lorsque la relance du nucléaire est officialisée en 2022, l’ordre de grandeur avancé pour les six premiers EPR2 tourne autour de 52 Md€. Trois ans plus tard, EDF a réévalué ce plafond à environ 72,8 Md€ en euros constants 2020, selon les éléments rapportés par Opéra Energie. Soit une hausse de près de 40 % par rapport à l’estimation initiale, avant même la première coulée de béton.
Cette inflation s’explique par plusieurs facteurs : l’affinage des études d’ingénierie, le renchérissement des matériaux et de la main-d’œuvre qualifiée, et l’intégration de marges de prudence après les déboires passés. Comme le souligne la Sfen, société savante du secteur, le chiffre de 72,8 Md€ correspond à un programme de trois paires de réacteurs sur trois sites, dont le premier à Penly, en Seine-Maritime.
La Cour des comptes pousse vers les 100 milliards
Dans un rapport publié en janvier 2025, la Cour des comptes a livré une lecture plus sévère. Elle retient un coût de construction de l’ordre de 67,4 Md€ en euros 2020, soit près de 80 Md€ une fois actualisé en euros 2023. Mais surtout, l’institution rappelle qu’un chiffrage « nu » ne dit pas tout.
Une fois ajoutés les coûts de financement, c’est-à-dire les intérêts d’un emprunt étalé sur la durée du chantier, la facture totale pourrait dépasser 100 Md€, selon la Cour. L’écart avec le chiffre d’EDF ne traduit pas forcément une contradiction : il illustre la différence entre un coût d’investissement et un coût complet supporté in fine par la collectivité et les consommateurs. C’est cette zone grise que l’audit de l’État doit éclaircir.
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Pour trancher, l’exécutif a confié à la Délégation interministérielle au nouveau nucléaire (DINN) la mission d’auditer les chiffres d’EDF. L’objectif : aboutir, d’ici la fin du premier trimestre 2026, à un « devis partagé » entre l’État et l’opérateur, qui servira de base à la décision finale d’investissement.
L’enjeu n’est pas seulement comptable. Comme le rappelle Connaissance des énergies, la Cour des comptes plaide pour une gouvernance plus transparente, capable de suivre l’évolution réelle des coûts tout au long du projet. Sans cet outil de pilotage, le risque est de reproduire le scénario d’un chiffrage validé politiquement, puis dépassé silencieusement année après année.
Le spectre de Flamanville
Cette prudence n’a rien de théorique. L’EPR de Flamanville, dans la Manche, a été lancé en 2007 pour un coût annoncé de 3,3 Md€ et une mise en service prévue en 2012. Le réacteur n’a finalement été couplé au réseau qu’en 2024, pour une addition que la Cour des comptes chiffre désormais bien au-delà de 13 Md€, voire près de 23 Md€ en intégrant le financement.
Les EPR2 sont précisément conçus pour éviter ce piège : design simplifié, retour d’expérience industriel, effet de série sur trois paires de réacteurs. La Sfen insiste sur ce point : construire plusieurs unités identiques doit permettre d’apprendre et de réduire les coûts au fil du programme. Reste que cette promesse n’a pas encore été démontrée sur le sol français, et que le moindre retard sur la tête de série pèserait lourd.
Décider sous incertitude, un choix démocratique
Le nucléaire pilotable et bas-carbone répond à un besoin réel : garantir une électricité disponible à toute heure, sans émissions massives de CO2, en complément des renouvelables intermittents. Sur ce plan, l’EPR2 a des arguments solides. Mais un programme à 72,8 Md€, peut-être 100 Md€, engage le pays sur plus d’un demi-siècle et plusieurs générations de contribuables et de consommateurs.
La vraie question n’est donc pas seulement « combien ? », mais « qui décide, et sur quelles informations ? ». Tant que l’écart entre les 72,8 Md€ d’EDF et les 100 Md€ de la Cour des comptes n’est pas explicité publiquement, le débat reste tronqué. Mettre l’audit de 2026 et ses hypothèses sur la table, c’est offrir aux citoyens, au Parlement et aux territoires concernés les moyens d’un consentement éclairé. Un choix énergétique de cette ampleur ne devrait pas se jouer sur un chiffre que personne ne peut vraiment vérifier.


