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Zvezda : la fissure qui force la science à choisir son camp

Une fuite d'air dans le tunnel russe de la Station spatiale internationale oppose la NASA à Roscosmos depuis sept ans, jusqu'au confinement de l'équipage en juin 2026. Quand les experts nationaux divergent sur un même boulon, qui décide, et que reste-t-il de la coopération scientifique par-dessus la rupture diplomatique ?

Par La rédaction ·Mis à jour le 19 juin 2026 ·7 min de lecture
Zvezda : la fissure qui force la science à choisir son camp

Le 5 juin 2026, à 9 h 04 heure de la côte Est américaine, cinq occupants de la Station spatiale internationale ont reçu l’ordre de se réfugier dans la capsule Crew Dragon Freedom, amarrée au segment américain. Pendant environ quatre-vingt-dix minutes, Jessica Meir, Jack Hathaway, Chris Williams, l’Européenne Sophie Adenot et le Russe Andrey Fedyaev ont attendu, sanglés, qu’une décision soit prise à plus de 400 kilomètres sous leurs pieds, dans les salles de contrôle de Houston et de Korolev. L’objet de leur inquiétude n’était pas une collision ni une avarie soudaine, mais une vieille fissure et un désaccord encore plus ancien.

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Sept ans d’air qui s’échappe

La fuite n’est pas neuve. Depuis septembre 2019, le tunnel de transfert PrK, ce vestibule qui relie un port d’amarrage au reste du module de service russe Zvezda, lancé en l’an 2000, perd de l’air par des microfissures que personne n’a jamais réussi à colmater durablement. Roscosmos y a appliqué couche après couche de mastics temporaires et permanents, patchs et composés d’étanchéité. Le débit, lui, a continué de grimper. Début juin 2026, lors d’opérations de déchargement du cargo Progress 95, les cosmonautes ont mesuré une perte d’environ deux livres d’air par jour, soit près de 0,9 kilogramme, le taux le plus élevé jamais enregistré, assorti de nouvelles zones suspectes.

Pour la NASA, ce filet d’air sortant n’a rien d’anecdotique. Dès 2024, le Bureau de l’inspecteur général de l’agence classait les fissures du tunnel de transfert parmi les risques les plus sérieux pesant sur la poursuite des opérations jusqu’en 2030. Le programme ISS a fini par hisser la fuite au sommet de son système de gestion des risques, lui attribuant la note maximale de 5 sur 5 à la fois en probabilité et en gravité. Dans le vocabulaire feutré de l’ingénierie spatiale, la documentation évoque l’hypothèse d’une « défaillance catastrophique » : une rupture franche du tunnel sous pression.

Une scie contre une inspection

C’est précisément un projet de réparation qui a déclenché le confinement de juin 2026. Côté russe, les cosmonautes Sergueï Koud-Sverchkov et Sergueï Mikaev se préparaient à découper un support métallique à l’intérieur du tunnel PrK pour atteindre une source de fuite suspectée. La logique de Roscosmos est directe : ouvrir, voir, atteindre la fissure, la traiter à la source. L’agence russe juge la situation maîtrisée et rappelle que la pression à bord reste stable, maintenue au niveau calculé.

La NASA, elle, voit dans la scie une menace. Tailler dans une cloison sous pression vieille de vingt-cinq ans, c’est risquer d’introduire de nouvelles contraintes dans une structure déjà fatiguée, et donc d’« élever le risque pour la structure dans cette zone ». Là où Roscosmos veut couper pour réparer, la NASA redoute que la coupe transforme une fuite gérable en brèche incontrôlable. Le 6 juin, Roscosmos a finalement suspendu les travaux structurels au profit de mesures et d’analyses complémentaires. La NASA a « fortement soutenu » cette pause ; l’équipage a quitté son refuge et repris ses activités normales.

Le rituel est désormais connu : sceller le PrK lorsqu’il n’est pas utilisé, limiter les passages, surveiller la pression. La fuite n’est pas résolue. Elle est confinée, comme le désaccord qui l’entoure.

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Quand deux écoles d’ingénieurs ne lisent pas la même fissure

Le cœur du litige n’est pas politique en apparence : il est métallurgique. Les enquêteurs de la NASA attribuent les fissures à une combinaison de cycles de pression, de contraintes mécaniques et résiduelles, d’exposition à l’environnement et de vieillissement des matériaux. Les ingénieurs russes, eux, mettent en avant la fatigue à grand nombre de cycles, provoquée par des années de microvibrations, notamment celles des pompes embarquées. Au printemps 2026, la commission technique conjointe n’était toujours pas parvenue à isoler une cause racine unique.

Cette divergence n’est pas un détail. Elle commande la thérapie. Si le mal vient de la fatigue vibratoire localisée, ouvrir et réparer le point faible a du sens. S’il vient d’un vieillissement diffus de l’alliage, découper ne fait que déplacer la fragilité, et chaque intervention devient une roulette. Deux diagnostics, deux gestes opposés, et aucun arbitre supérieur reconnu par les deux camps. C’est là que le vertige commence : sur l’ISS, il n’existe pas d’autorité technique unique. Le partenariat repose sur le consensus entre agences souveraines, chacune maîtresse de son segment. Tant que Houston et Korolev ne s’accordent pas, personne ne tranche réellement, on se contente de ne pas agir.

Sur Terre, un désaccord d’experts se règle par une instance d’appel, une norme, un tribunal technique. En orbite, il se règle par la pause, le report, la porte que l’on referme.

La coopération scientifique peut-elle survivre à la rupture diplomatique ?

L’ironie de l’ISS tient en une phrase : c’est l’un des rares lieux où ingénieurs américains et russes continuent de travailler ensemble alors que leurs gouvernements ne se parlent presque plus. Depuis 2022, la guerre en Ukraine a gelé l’essentiel de la coopération spatiale entre la Russie et l’Occident. La station, elle, est restée arrimée, au sens propre comme au figuré, par une interdépendance physique : le segment russe assure une partie du contrôle d’orbite, le segment américain fournit l’essentiel de l’énergie. Se séparer brutalement reviendrait à condamner l’ensemble.

Mais cette solidarité forcée a une date de péremption. Les États-Unis, le Japon, le Canada et les pays de l’Agence spatiale européenne se sont engagés jusqu’en 2030. La Russie, elle, n’a confirmé sa participation que jusqu’en 2028. La NASA a confié à SpaceX, pour un contrat pouvant atteindre 843 millions de dollars, la construction d’un véhicule de désorbitation chargé de précipiter la station dans une zone inhabitée du Pacifique au terme de sa vie opérationnelle. Le compte à rebours est lancé, et la fissure du PrK le rythme désormais autant que le calendrier diplomatique.

Le rapport de l’inspecteur général le formulait sans détour dès 2024 : les deux agences ne s’accordent même pas sur le seuil à partir duquel la fuite deviendrait « insoutenable ». Or c’est ce seuil, et non la fissure elle-même, qui décidera si l’on poursuit, si l’on isole définitivement le tunnel, ou si l’on précipite la fin de la station. Un chiffre de bascule que deux écoles d’ingénieurs, adossées à deux États en froid, n’ont pas réussi à écrire ensemble.

Ce que Zvezda dit de la science partagée

La fuite de Zvezda n’est pas qu’une affaire de mastic et de soudure. Elle est un cas d’école de gouvernance scientifique en terrain disputé. Tant que la coopération fonctionnait, le désaccord d’experts était un problème technique soluble par le dialogue. À mesure que la confiance politique s’érode, ce même désaccord devient une impasse : faute d’arbitre commun, le statu quo prudent l’emporte, au prix d’une station qui perd son air un peu plus chaque jour.

La question dépasse l’orbite basse. Les grands instruments scientifiques du XXIe siècle, stations, télescopes, accélérateurs, missions lointaines, sont presque tous des objets multinationaux, conçus pour durer des décennies, donc pour traverser des cycles géopolitiques entiers. Zvezda offre un avertissement précoce : la science partagée n’est jamais à l’abri de la diplomatie qui l’a rendue possible. Quand les États se brouillent, ce ne sont pas seulement des traités qui se fissurent. C’est, parfois, un boulon à 400 kilomètres d’altitude, et cinq personnes qui attendent, dans une capsule, que les adultes se mettent d’accord.

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