Bisphénol A interdit dans l’UE (juillet 2026) : le piège des substituts
À compter de juillet 2026, l'Union européenne interdit le bisphénol A dans les matériaux au contact des aliments. Mais ses substituts les plus courants partagent souvent les mêmes effets endocriniens, relançant le débat sur une régulation devenue trop lente.

C’est une victoire sanitaire annoncée de longue date : à partir de juillet 2026, l’Union européenne bannit le bisphénol A (BPA) des matériaux destinés à entrer en contact avec les aliments, des vernis de boîtes de conserve aux revêtements de canettes. Mais derrière le soulagement affiché par les autorités, une inquiétude monte dans la communauté scientifique. Et si l’on remplaçait un perturbateur endocrinien par d’autres molécules tout aussi suspectes ? Ce phénomène porte un nom : la « substitution regrettable ». Il interroge la capacité même de nos systèmes de régulation à suivre le rythme effréné de la chimie industrielle.
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Le bisphénol A figure parmi les substances chimiques les plus étudiées au monde. Utilisé depuis les années 1950 dans la fabrication des plastiques polycarbonates et des résines époxy, il s’est invité partout : biberons (déjà interdits depuis 2011), tickets de caisse, contenants alimentaires, revêtements internes des conserves. Or de nombreux travaux le décrivent comme un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire une molécule capable de mimer ou de bloquer l’action de nos hormones, en particulier les œstrogènes.
En décembre 2024, la Commission européenne a adopté un règlement interdisant l’usage du BPA dans les matériaux au contact des denrées alimentaires, avec une entrée en application progressive courant 2026. Cette décision s’appuie notamment sur une réévaluation de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, qui avait abaissé de façon spectaculaire la dose journalière tolérable, la divisant par plusieurs dizaines de milliers par rapport à ses estimations antérieures.
Bisphénol S, bisphénol F : les faux amis
Le problème commence là où l’industrie cherche un remplaçant. Pour conserver les mêmes propriétés techniques, les fabricants se tournent volontiers vers des molécules de la même famille : le bisphénol S (BPS) et le bisphénol F (BPF). Leur structure chimique est très proche de celle du BPA. Et c’est précisément le souci.
L’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) alerte depuis plusieurs années sur ces cousins chimiques. Dans ses travaux d’expertise, elle souligne que de nombreux bisphénols partagent avec le BPA des effets de perturbation endocrinienne, parfois comparables, parfois mal caractérisés faute de données suffisantes. Autrement dit, on substitue une molécule connue et désormais encadrée par des molécules moins étudiées mais potentiellement aussi problématiques.
L’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) abonde dans ce sens. Ses analyses sur le devenir et la toxicité des bisphénols dans l’environnement montrent que le BPS, longtemps présenté comme une alternative plus sûre, présente lui aussi une activité hormonale et une persistance préoccupantes. La promesse d’un substitut « propre » se révèle souvent illusoire.
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Le scénario n’est pas nouveau. Les spécialistes de toxicologie réglementaire parlent de regrettable substitution pour décrire ce mécanisme : une substance est restreinte, l’industrie la remplace par une molécule structurellement voisine, qui finit à son tour sur la sellette quelques années plus tard. On l’a vu avec certains retardateurs de flamme, avec des composés perfluorés, et désormais avec les bisphénols.
La cause profonde tient au mode d’évaluation. La régulation procède le plus souvent molécule par molécule. Chaque substance doit être évaluée individuellement, ce qui suppose des années d’études, de débats d’experts et de procédures administratives. Pendant ce temps, des dizaines de variantes peuvent être synthétisées et mises sur le marché. La chimie avance plus vite que le droit.
Voici, schématiquement, ce qui rend ce piège si difficile à éviter :
- L’évaluation au cas par cas crée un décalage permanent entre l’identification d’un risque et son encadrement ;
- Les substituts immédiatement disponibles appartiennent souvent à la même famille chimique ;
- Le manque de données sur les molécules récentes retarde toute conclusion ferme.
Réguler par famille ou par usage ?
Face à ce constat, une idée gagne du terrain : cesser de traiter les molécules une à une pour les évaluer par groupes. C’est l’approche dite « par famille chimique », défendue notamment dans la stratégie européenne sur les produits chimiques durables. L’objectif serait d’interdire ou de restreindre l’ensemble des bisphénols présentant des structures et des mécanismes d’action similaires, plutôt que de jouer indéfiniment au chat et à la souris.
L’ANSES a elle-même plaidé pour une telle logique, en recommandant une évaluation groupée des bisphénols afin d’anticiper les substitutions plutôt que de les subir. Une autre piste consiste à raisonner par usage : faut-il vraiment un revêtement à base de bisphénol pour tel contenant, ou existe-t-il des solutions techniques d’une autre nature, par exemple des résines exemptes de cette famille ? Repenser le besoin en amont éviterait bien des remplacements hasardeux.
Ces approches ne sont pas sans difficultés. Regrouper des substances suppose de définir des critères robustes, sous peine de contentieux avec les industriels. Elles déplacent aussi la charge de la preuve : plutôt que de démontrer la nocivité de chaque molécule, on demanderait de prouver son innocuité avant mise sur le marché.
Un choix qui nous concerne tous
L’affaire des bisphénols dépasse de loin la question technique du vernis d’une boîte de conserve. Elle pose un problème démocratique de fond : dans une société exposée en permanence à des milliers de substances de synthèse, quel niveau de précaution acceptons-nous collectivement ? Faut-il attendre la preuve d’un dommage avéré, au risque de protéger trop tard, ou agir en amont sur des familles entières, au prix de contraintes pour l’industrie ?
Ce choix n’appartient pas aux seuls experts. Il engage nos institutions, nos représentants et, à travers eux, l’ensemble des citoyens. Mettre l’information « à l’épreuve des faits » suppose ici de reconnaître une limite : la science peut éclairer le risque, mais c’est à la délibération démocratique de décider du rythme et de l’ampleur de la protection. L’interdiction du BPA en 2026 sera une avancée réelle. Elle ne vaudra pleinement que si nous tirons la leçon du piège des substituts.


