575 000 m³ d’eau potable : la facture cachée des data centers et de l’IA
En trois ans, la consommation électrique des data centers français a bondi de 38 %, pendant qu'ils prélevaient 575 000 m³ d'eau potable. RTE prévoit un facteur 4 à 8 d'ici 2035, et l'État impose désormais la transparence à l'ARCEP et à la CNIL.

Derrière chaque requête lancée à une intelligence artificielle se cache une infrastructure bien réelle, gourmande en courant et en eau froide. En 2024, les data centers français ont vu leur consommation électrique grimper de 38 % en trois ans et prélever 575 000 m³ d’eau potable pour refroidir leurs serveurs. Une facture longtemps restée invisible, que les pouvoirs publics veulent désormais mettre sur la table. Décryptage d’un angle mort de la transition numérique.
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Le constat est désormais chiffré. Selon un rapport de l’ARCEP publié en mai 2026, la consommation électrique des data centers suivis en France est passée de 2,0 à 2,7 TWh entre 2021 et 2024, soit une hausse de 38 % en trois ans et de 12 % sur la seule dernière année. À l’échelle nationale, l’ensemble des centres de données représente déjà environ 2 % de l’électricité consommée dans le pays.
Cette trajectoire n’a rien d’anecdotique : elle est tirée vers le haut par l’essor de l’intelligence artificielle, dont les modèles exigent des puissances de calcul considérables. Comme le rappellent les analyses publiées par Green et Vert, le numérique n’est pas immatériel : il s’incarne dans des bâtiments climatisés qui tournent 24 heures sur 24.
L’eau, l’autre ressource sous tension
Le refroidissement des serveurs est l’angle le plus méconnu. En 2024, les 160 data centers étudiés ont prélevé 575 000 m³ d’eau potable, en hausse de 16 % en trois ans. Ce volume équivaut à la consommation annuelle d’une commune de 10 000 habitants, mobilisée pour empêcher les machines de surchauffer.
- 575 000 m³ d’eau potable prélevés en 2024, soit + 16 % sur trois ans.
- + 38 % de consommation électrique sur la même période.
- 178 000 tonnes de CO₂ équivalent émises, en hausse de 44 %.
Le sujet est d’autant plus sensible que les épisodes de sécheresse se multiplient. Prélever de l’eau potable pour rafraîchir des serveurs entre directement en concurrence avec les usages agricoles et domestiques, comme le soulignent les enquêtes relayées par Consoglobe.
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Le plus vertigineux reste à venir. Le gestionnaire du réseau électrique RTE estime que la consommation des data centers pourrait être multipliée par quatre à huit d’ici 2035. En valeur, cela représenterait entre 23 et 28 TWh, soit près de 4 % de l’électricité nationale, contre environ 2 % aujourd’hui.
Cette demande nouvelle pose une équation industrielle inédite : il faut raccorder ces installations au réseau, garantir leur alimentation continue et arbitrer entre data centers, électrification des transports et réindustrialisation. La France mise sur son électricité nucléaire abondante et décarbonée pour attirer ces investissements, mais la capacité disponible n’est pas extensible à l’infini.
Le déficit de transparence pointé du doigt
Le cœur du problème reste le manque d’information. L’ARCEP relève que sur 754 modèles d’IA analysés entre 2010 et début 2025, 84 % ne fournissent aucune donnée environnementale, et seuls 2 % publient leur consommation énergétique directe ou leur intensité carbone. Difficile, dans ces conditions, de mesurer puis de réguler.
L’ADEME, de son côté, a modélisé plusieurs scénarios prospectifs et confirme une concentration géographique forte : l’Île-de-France concentre à elle seule près des deux tiers de la consommation nationale des centres de données. Ces travaux, relayés notamment par ADEME Infos, nourrissent désormais le débat public.
Vers une obligation de transparence d’ici fin 2026
Face à cet angle mort, l’État durcit le ton. D’ici la fin de l’année 2026, des obligations de transparence renforcées doivent encadrer le secteur, avec un rôle accru confié à l’ARCEP pour le suivi environnemental et à la CNIL sur le volet données. L’objectif : contraindre opérateurs et fournisseurs d’IA à publier des indicateurs fiables et comparables.
Les chiffres existants restent en effet partiels, puisqu’ils ne couvrent qu’environ la moitié des data centers de colocation et excluent les infrastructures internes des entreprises. Sans données exhaustives, le pilotage public navigue à vue.
C’est là que se joue l’enjeu démocratique. Décider de l’avenir énergétique d’un pays suppose un débat éclairé, fondé sur des faits vérifiables et accessibles à tous. Tant que l’empreinte réelle de l’IA reste opaque, citoyens et élus sont sommés d’arbitrer dans le brouillard : la transparence n’est pas un confort technique, c’est la condition d’un choix collectif assumé sur ce que nous voulons faire consommer à nos machines.

